Elles avancent à petits pas. J’entends leur souffle qui s’accélère. Elles regardent leurs pieds. Elles s’étourdissent de mots, elles repassent en boucle le poème dans leur tête. J’entends les sanglots longs des violons qui s’échappent par moments de leurs bouches mi-closes. J’entends une litanie insolite. J’entends une prière au dieu des poètes.

Nous entrons dans le bureau des chefs.

Les trois petites me lancent un regard de captives, je lis le désir de fuite immense au fond de leurs yeux.

Elles doivent mourir de peur sous leurs visages figés par le trac.

Elles doivent penser qu’elles voudraient être ailleurs.

Elles doivent attendre avec impatience le moment où elles pourront sortir de ce bureau.

Moi, dans le couloir, juste avant : "Courage les filles ! N’oubliez pas de réciter lentement, prenez votre temps ! Ne vous inquiétez pas ! Personne n’est là pour vous juger ! C’est un cadeau que vous faites ! Vous offrez un poème !"

Elles, dans le bureau, droites comme jamais, concentrées sur les mots qui vont bientôt s’échapper d’elles.

Nous, dans le bureau, émerveillés par leur courage, redoutant qu’elles ne se trompent, priant intérieurement pour qu’elles ne faiblissent pas.

L’une d’entre elles dit soudain : Les sanglots longs… Les voilà toutes trois qui poursuivent et les mots de Verlaine entrent à pas de loup dans le bureau, s’infiltrent dans nos oreilles et s’insinuent dans nos cœurs de vieux enfants.

Leurs mains ne tremblent plus.

Leurs yeux fixent un ailleurs qui nous est étranger.

Leurs voix se mêlent au bruit de la pluie.

Le téléphone sonne personne ne répond.

Elles récitent par le cœur.