journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

29 mars 2007

Par cœur

Elles avancent à petits pas. J’entends leur souffle qui s’accélère. Elles regardent leurs pieds. Elles s’étourdissent de mots, elles repassent en boucle le poème dans leur tête. J’entends les sanglots longs des violons qui s’échappent par moments de leurs bouches mi-closes. J’entends une litanie insolite. J’entends une prière au dieu des poètes.

Nous entrons dans le bureau des chefs.

Les trois petites me lancent un regard de captives, je lis le désir de fuite immense au fond de leurs yeux.

Elles doivent mourir de peur sous leurs visages figés par le trac.

Elles doivent penser qu’elles voudraient être ailleurs.

Elles doivent attendre avec impatience le moment où elles pourront sortir de ce bureau.

Moi, dans le couloir, juste avant : "Courage les filles ! N’oubliez pas de réciter lentement, prenez votre temps ! Ne vous inquiétez pas ! Personne n’est là pour vous juger ! C’est un cadeau que vous faites ! Vous offrez un poème !"

Elles, dans le bureau, droites comme jamais, concentrées sur les mots qui vont bientôt s’échapper d’elles.

Nous, dans le bureau, émerveillés par leur courage, redoutant qu’elles ne se trompent, priant intérieurement pour qu’elles ne faiblissent pas.

L’une d’entre elles dit soudain : Les sanglots longs… Les voilà toutes trois qui poursuivent et les mots de Verlaine entrent à pas de loup dans le bureau, s’infiltrent dans nos oreilles et s’insinuent dans nos cœurs de vieux enfants.

Leurs mains ne tremblent plus.

Leurs yeux fixent un ailleurs qui nous est étranger.

Leurs voix se mêlent au bruit de la pluie.

Le téléphone sonne personne ne répond.

Elles récitent par le cœur.

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23 mars 2007

La carte scolaire

J'aimerais qu’elle vienne du bout du monde,

J'aimerais regarder à son verso un beau paysage, une île sauvage,

J'aimerais qu’elle m'annonce des morceaux de bonheur,

J'aimerais une carte d'amour avec de gros cœurs tout rouges,

J'aimerais qu’elle soit parfumée à la violette,

J'aimerais sa belle écriture et ses quelques ratures qui disent les mots vrais,

J'aimerais contempler le petit dessin d'un enfant, un bonhomme tout sourire,

J'aimerais le timbre exotique,

J'aimerais la glisser sous l'oreiller et la relire jusqu'à m'en faire mal aux yeux,

J'aimerais une carte égarée qui aurait mis des années avant de me parvenir,

J’aimerais une carte banale qui dit qu’il fait beau ou qu’il pleut,

J’aimerais une carte qui me donne des nouvelles des autres mondes,

J’aimerais jusqu’à la signature, incompréhensible et énigmatique…

La carte scolaire, c’est un petit fax qui arrive dans votre établissement, une lettre type avec votre nom.

"La carte scolaire" vous apprend qu’il vous faut partir, que votre poste est supprimé.

Ne reste plus qu’à affûter votre crayon, acheter un timbre, choisir un paysage ou un monument.

L’an prochain, vous enverrez de belles cartes à vos collègues ravis.

0243

21 mars 2007

Que les cailloux fleurissent

Certains n’ont pas même douze ans.

Des malabars dans la poche, un manga dans le cartable et la photo de Zidane sur le carnet de correspondance.

Des petits garçons qui jouent à faire semblant d’être grands.

Des petites filles qui voudraient déjà être femmes.

Ils ont des étonnements qui me ravissent.

Ils ont des envolées lyriques plus belles que celles des latin lovers les plus confirmés.

Ils écrivent des poèmes émouvants, savent encore jouer avec les mots.

Ils inventent des mondes insensés, des tartes aux souris et des coquelicots fous.

Et pourtant.

J’entends les mots de leurs parents dans leurs bouches, j’entends des luttes qui ne devraient pas être les leurs, j’entends le souffle du fanatisme, j’entends l’appel aux armes…

C’était vendredi et nous lisions. Cette question soudain : "Madame, pourquoi les juifs c’est des cons ?". J’interromps mon cours, j’essaie de comprendre. "Ils ont pris la terre des arabes !".

J’essaie d’expliquer, avec des mots patients, avec des mots d’adultes, avec des mots qui ne sont pas les leurs. Pourquoi vivons-nous dans ce monde dans lequel on ne prend plus le temps d’avoir un réel échange ? Pourquoi faut-il si souvent que ceux que l’on entend soient ceux qui disent le plus de propos choquants en un minimum de temps ? Il est tellement plus simple de dire "la France va mal à cause des immigrés", ou bien encore "créons un ministère de l’identité nationale !" que d’essayer d’expliquer ce qui ne va pas et pourquoi… Pas le temps, pas le temps… Vive la caricature, la pensée fulgurante et les rumeurs assénées comme des vérités. C’est comme ça qu’on est entendu, c’est comme ça qu’on est élu, je suppose… Je suis fatiguée de cette société ou la vitesse est plus importante que la réflexion.

J’essaie d’expliquer, donc, et pour qu’ils comprennent, je passe par les exemples en leur demandant : "Si un Arabe vole un vélo dans mon quartier, est-ce que je vais penser que tous les Arabes sont des voleurs ?" Non, madame ! Mais c’est pas pareil… On peut pas comparer les juifs qui tuent des enfants palestiniens et les Arabes qui volent un vélo ! "Je vais vous donner un autre exemple alors... Si je pense que Ben Laden est un assassin, est-ce que je pense alors que tous les musulmans sont des assassins ? Bien sûr que non !" Et là, grand silence de stupéfaction dans la classe, puis tollé presque général ! Je dis, presque général parce qu’il y a toujours deux trois élèves qui ne veulent pas s’éloigner des sentiers battus, qui protestent en s’exclamant : "On peut reprendre le cours ? On est en français là !". Et puis ça part dans tous les sens et j’entends les mots cachés, ceux qu’on ne dit pas devant les profs, ceux qu’on dit quand on est plus grand, quand on a seize ans et qu’on est révolté… Je ne sais pas comment lutter contre ces "Saddam est un saint", "Les Américains, ils tuent des bébés", "Si j’étais grande, j’irais tuer Bush", "Ben Laden il a eu raison, si on tuait vos enfants vous diriez quoi ?", "Ils l’ont pendu alors que c’est un saint"… Je ne sais pas comment lutter avec mes mots d’adulte. Il y a un mur entre eux et moi, un mur d’incompréhension mutuelle. Toute mon éducation, toute ma culture, ma connaissance du monde, de l’information, ma réflexion, tout cela n’est rien face à ces enfants qui répètent inlassablement, sûrs de leur bon droit, des mots qui me terrifient.

Ce sont des enfants ! Certains n’ont pas même douze ans !

Le cours se termine, une autre classe arrive puis c’est la récréation. Et une petite dizaine d’élèves que je ne connais pas débarque dans ma salle en s’écriant : "Madame ! Vous êtes raciste ! Vous n’aimez pas les Arabes ! Vous avez dit que Ben Laden est un con !"… Quand je pense que j’ai passé une heure à expliquer et que la seule chose qu’ils ont retenue c’est "Ben Laden est un con"… Les bras m’en tombent… La tâche est trop lourde.

Je sème des petits caillous.

Je voudrais tant pouvoir semer des graines d’espoir, des graines de tolérance, des graines d’amour !

Est-ce trop demander ?

Et sinon, est-ce que ça a encore un sens, être prof ? être prof dans ce collège où la transmission des savoirs, comme on l’appelle parfois dans les hautes sphères, est souvent plus un bonus qu’une réalité ?

J’ai retrouvé mes élèves de sixième et j’ai expliqué à nouveau.

Depuis, plus personne n’est revenu me traiter de raciste. Ont-ils compris pour autant ? Pas sûr hélas…

Puisque c’est le printemps ce matin,

Puisque je rêve encore

Puisque l’espoir

Puisque la résistance

Je rêve, je rêve

Que les cailloux fleurissent.

 

Posté par poutouland à 12:27 - états d'âme - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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02 mars 2007

Le vendredi du grand n'importe quoi...

Je suppose qu’ils ont tout donné mardi. Le meilleur d’eux-mêmes. Le nettement moins bien a commencé à pointer le bout de son nez... Fallait s'y attendre!
Aujourd’hui, c’était le vendredi du grand n’importe quoi… Me suis pointée comme une fleur un peu fanée à huit heures trente, de bonne humeur, cela va sans dire. J’ai parcouru un long couloir et j’entendais les voix de mes collègues qui s’époumonaient déjà. Même pas neuf heures…
A onze heures, la tension est montée d’un cran quand les quatrièmes ont réalisé que Balsamine, ma collègue, n’était pas là pour les surveiller. Rien d’agressif envers moi, au sens classique du terme mais des cris, des coups, des insultes pas très fines, des lancers de billes, de sacs, de papiers, de stylo… Le jeu habituel, dès que je suis à un coin de la classe pour m’occuper de l’un d’entre eux, le bordel s’organise (moi aussi j’ai toujours cru qu’il s’agissait d’un oxymore, avant…) derrière mon dos. J’avais oublié. C’est revenu en force. En loques à midi, je me suis raccrochée à un bout de tabac tandis que le vent soufflait.
Séparer des gosses qui se battent dans la cour, dans la cantine, dans les couloirs, dans les salles de classe. Je suppose qu’un jour je finirai par me prendre une bonne tarte. Tant qu’à faire, je la voudrais aux myrtilles…
J’avais oublié.
Oublié le marathon de la patience, ce jeu cruel entre le prof et les élèves. Craquera ? Craquera pas ? Je ne craque pas mais que c’est dur parfois ! Surtout le vendredi, c’est vrai.
Distribution de punitions imbéciles pendant la dernière heure. Les élèves sont survoltés. Garder son calme, ne pas craquer, ne pas hurler, ne pas répondre à la provocation par la provocation, zen, zen, ne craque pas, c’est bientôt le week-end… Cinq minutes avant la fin, une grande première : les élèves m’ont volé une feuille d’exercices ! Je n’en reviens toujours pas ! Quelle soif de savoir tout de même !
A part ça, une excellente prise cette semaine : une machine à prouts… 
« LA MACHINE A PET AVEC TELECOMMANDE SURPUISSANTE!
FONCTION A PLUS DE 10 mètres et même à travers les murs!
3 SONS DE PETS TRES REALISTES !
Idéal pour le bureau, réunion de famille, école et même dans les couches de bébé ou dans la dinde de noël !
FONCTION AVEC 4 PILES AAA (fourni) »
Je vous laisse imaginer les fabuleuses possibilités de cette invention entre les mains d’un de nos gamins…

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