10 octobre 2007
Brèves de matinée
Ils arrivent au compte-gouttes, ils ne sont pas comme d’habitude.
Agités ou peut-être inquiets.
Des petits bonshommes et des petites bonnes femmes tombés du lit.
A la récréation, une collègue m’apprend qu’il y a eu une descente de police dans leur quartier à six heures ce matin. Parents menottés, pièces retournées, ne dormez pas tranquilles.
Sidonie, ils l’ont laissée partir pour aller à l’école mais ses parents, ils les ont gardés. Prends ton petit cartable, va-t-en… Que vont devenir mes parents ? Est-ce que je vais seulement les retrouver quand je vais rentrer ?
Sidonie, ils l’ont laissée partir. D’autres enfants ont dû rester.
Barnabé fait le clown quand j’ai le dos tourné. Je le surprends pourtant en train de se promener joyeusement dans les rangs avec un parapluie bleu.
Konrad a oublié son cahier de français à sa place. Je l’ouvre. Sur la page de garde, il a inscrit son nom et son prénom, mais à la place de la matière, il a noté : « mon cayé d’animo ». Je tourne les pages et je constate qu’en effet il s’agit bien d’un cahier d’animaux. Accompagnés de belles photos qu’il a probablement découpées pendant mon cours, de magnifiques légendes telles « le votoure » ou « le tikre ». Je me disais aussi qu’il était bien calme ce matin.
Une affiche indique que c’est le « bureau provisoire de l’assistante sociale ». Sans commentaire. Je m’y installe avec le papa de Maurice. Il m’apprend que sa famille et lui viennent d’Algérie et qu’ils sont en France depuis un an seulement. Je l’ignorais. Il est inquiet, il sait que j’ai puni son fils à plusieurs reprises, il voudrait juste que tout se passe pour le mieux. Il me dit qu’il lui a bien expliqué que le français était une matière très importante, primordiale même, que sans elle on est bien embêté pour comprendre tout le reste. Quand je lui dis qu’il a bien raison et même, que le français est une matière discriminatoire, il me regarde d’un air presque affolé. Très étonné en tout cas. Comme si on n’avait pas le droit de dire tout haut que l’égalité des chances est une belle connerie… Y’en a marre d’entendre toujours le même refrain. Je lui dis que si deux jumeaux se présentent à un examen d’embauche avec exactement les mêmes qualités mais que l’un d’entre eux est bon en français et pas l’autre, c’est toujours celui qui est bon en français qu’on préférera. Ne soyons pas hypocrites. Je crois qu’il va pleurer. Il se retient à temps. Moi aussi. Le papa de Maurice note sur un petit carnet les références des cahiers d’exercices que je lui recommande. Je lui dis en souriant qu’en faisant réviser son fils, il pourra lui aussi apprendre. Il me remercie presque avec tendresse.
Sur le trajet retour, dans la voiture, j’écoute France-Inter. Je suis prof, c’est normal… On est des intellectuels, c’est bien connu… Je suis fatiguée, ne m’en voulez pas de mon cynisme inhabituel. D’habitude, j’essaie de rire quand j’ai envie de pleurer ou de hurler. Bref. C’est l’heure du Jeu des mille euros, j’ai toutes mes chances car on est mercredi, le jour des enfants et des étudiants. Les questions sont plus faciles, je vais peut-être remporter le super banco ! Les deux candidats sont un collégien de troisième et un étudiant en I.U.F.M. qui prépare le C.A.P.E.S. et se destine à devenir prof de français. L’animateur en profite donc pour lui demander ce qu’il pense de « toutes ces polémiques à propos de l’orthographe, des dictées, sont-elles vraiment nécessaires, est-ce si important que cela ? ». Et gna gna gna et maintenant de nos jours avec la vie moderne qu’on a et les SMS vraiment, hein… Le garçon explique avec aplomb qu’il a un avis sur la question et il nous fait la grâce de nous en faire profiter. Youpi ! Selon lui, ce qui importe c’est la communication. Le français est avant tout une langue de CO-MMU-NI-CA-TION, l'important, c'est de se faire comprendre. Tant qu’on se fait comprendre, hein… L’orthographe à quoi ça peut bien servir…
Première question, question bleue, la plus facile, en principe. Madame Bidule vous demande de trouver trois mots masculins qui se terminent par « ée ». Forcément, je jubile ! Ben v’là ti pas que mon gars l’étudiant il propose « un aînée »! Bozon, lui signale aimablement que ça ne finit pas par « ée ». Sympa le mec ! Voyant que c’est la première question et que nos deux candidats ont l’air de ramer, il les aide : « Julien est en troisième cette année mais l’an prochain, il sera… ». Et là, pour mon gars le futur prof de français, c’est soudain l’illumination : « L’universitée!» .
On est dans un beau merdiée tiens…
Commentaires
"Ski ce con soit bien, ces nonces claire ment" a dit le grantoteur en son temps !la langue "vivante",orale ou écrite évolue, nous ne parlons plus en latin,nous devrions ?
De toute façon, notre Kamarade- président bien aimé l'a affirmé, tout ça, c'est la faute à mai 68.Le niveau des profs...baisse, celui des élèves aussi, et Félicie...
On é pa sorti de l'oberge!
Et ben, ma bonne dame, à qui confie-t-on nos enfants de nos jours?!?!?! :-)
Plus sérieusement, comment va la petite Sidonie? Et sa famille? Comme ces instants doivent être difficiles à vivre pour elle, mais aussi pour vous tous!
On ne nous prépare pas à affronter tout ça à l'IUFM...! Il va falloir qu'il réactualise leurs programmes!!!!!!!!
PS : Dis-donc, timide, toi? La prof qui a osé l'imitation du randonneur assoifé en plein désert?
Tararata! Je n'en crois pas un mot!
OUPS : ...qu'ilS réactualiseNT leurs programmes...
Quand on vous dit, ma brave dame, que les profs ne savent pas écrire...
Ce n'est pas son ignorance qui m'irrite le plus, mais le fait qu'il pontifie. On ne choisit pas ses collègues !
Quelle matinait !
Quelle matinait !
A bienteau ...
LIZAGRECE
Je trouve tout cela assez terrible.
De ces gamins qui trouvent la force d'aller au collège malgré tout. Malgré ce qui se passe à la maison, malgré ce qu'ils trouveront ou pas en rentrant.
Le bureau "provisoire" de l'assistante sociale. Ca aussi, ca me fait dresser les cheveux sur la tête. Ces AS et ces infirmières qui se partagent entre 3 ou 4 établissements, qui ne peuvent servir qu'à mettre des pansements sur des jambes de bois.
Ce Papa investi dans l'éducation de son fils, qui a le courage de venir parler de ses difficultés, et qui doit bien savoir que le chemin sera long et semé d'embûches pour lui...
Autant de raisons qui (me)donnent envie de descendre dans la rue (rien de moins...).
Anne Onim et Mot a mot : ;-)
Christine : si, si, timide ! Comme je l'écrivais dans le même billet, quand je maîtrise le rôle , ça va, quand je ne maîtrise pas... La petite Sidonie va mieux, ses parents moins.
Yves : et chez les profs, ça pontifie tout le temps hélas ! Bon. Souvent disons.
Liza : Bonjour et bienvenue à toi!Je sis déjà venue te "rendre visite" par l'intermédiaire d'Yves !
Cloudy : Il FAUT descendre dans la rue. Au moins.
Bonjour,
Je ne sais plus comment je suis arrivée ici, de blog en blog en évitant de me mettre à mon bureau pour travailler, sans doute. Merci pour ces textes, bribes de vies et autres encouragements à une résistance citoyenne qui passerait par l'éducation des enfants, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent...
Je vous mets tout de suite en lien chez moi, j'avais beaucoup aimé "petite maikresse" dans le même esprit mais elle traverse une période de découragement, je crois que vous pourrez comprendre ce dont il s'agit.
Continuez en tout cas, à faire ce que vous faites et à le partager, vous me donner de l'espoir en bloc :)
Merci !
Hum, pardon, z'avais pas vu que vous z'aussi vous z'aviez été frappée par une "à quoi ça sert?"-ite aiguë...
En vous souhaitant beaucoup de courage...
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