journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

28 mars 2008

Film muet

Le piano, juste le piano.
Buster Keaton apparaît sur l’écran et les enfants redeviennent des enfants.
Le piano accélère.
Le cinéma résonne de leurs éclats de rire.
Le piano joue encore.
Ces visages heureux, tâches de lumière dans la pénombre.
Et le piano, toujours.

- Pssst ! Pssst !
Mon collègue, Eglantier, est interpellé par une élève inquiète.
- Il faut dire à Madame Citronnelle de se reposer !
Eglantier ne comprend pas. Il cherche du regard notre collègue de musique, elle était devant l’écran pour surveiller les monstres mais elle a fini par s’asseoir dans un coin où on ne peut pas la voir.
- Monsieur ! Monsieur ! ça fait trop longtemps qu’elle joue du piano maintenant, elle doit être fatiguée !

Magie du cinéma, magie de l’enfance.

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25 mars 2008

Rencontres parents-profs

C'est un lieu commun de dire que quand on voit les enfants, on voit les parents.
Et pourtant...

Il y a celui, bon élève, qui m'explique comment il passe deux heures chaque soir à faire réviser son enfant.
Il y a celle qui n'ose pas me regarder.
Il y a celui qui ne comprend pas un traître mot de ce que je lui dis mais essaie de jouer le jeu en hochant la tête un peu au hasard.
Il y a celle qui ne veut pas comprendre.
Il y a celui qui donne une baigne à son fils, histoire de montrer qui fait la loi.
Il y a celle qui me demande si sa fille est une idiote et l'humilie sans pudeur.
Il y a celui qui est persuadé que c'est de sa faute.
Il y a celle qui sait que c'est de la mienne.
Il y a celui qui m'explique comment faire mon métier (en voie de disparition - le parent, pas le métier, quoi que...)
Il y a celle qui fait coucou à ses copines qui sont devant la porte et n'écoute pas ce que je lui dis.
Il y a celui qui est venu chercher les compliments et qui rosit de plaisir.
Il y a celle qui compte, qui calcule au demi-point près.
Il y a celui qui a l'air endormi.
Il y a celle qui n'a pas bu que de l'eau.
Il y a celui qui s'est trompé de prof.
Il y a celle qui ne part plus et se met à me raconter sa vie.
Il y a celui qui râle parce qu'il attend depuis trop longtemps et qu'il a droit à...
Il y a celle qui vient avec toute sa marmaille et n'arrive pas à être disponible.
Il y a celui qui essaie de séduire.
Il y a celle qui menace.
Il y a celui qui n'ose pas parler et regarde ses pieds.
Il y a celle qui voudrait bien m'embrasser...

C'est un lieu commun de dire que quand on voit les parents, on voit les enfants.
Et pourtant...

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21 mars 2008

Le rire de celui qui ne rit pas

Me revient ce soir l’image de ce gosse,
La tête sur la table,
Le corps secoué de sanglots.
Juste derrière lui,
Un enfant rit.
Il rit pour la classe,
Il rit pour le couloir,
Il rit pour le collège tout entier,
Pour les élèves dans la cour,
Pour les mômes qui zonent derrière la grille en fer,
Pour ceux qui sont restés chez eux et qui ne reviendront plus.
Je suis sûre que la mort a un rire qui ressemble à celui-là.
Le rire de celui qui ne rit pas.

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18 mars 2008

En grève

    Un professeur certifié donne 18 heures de cours par semaine. Cela semble bien peu pour ceux qui ne savent pas ce que c’est que d’être enseignant.
C’est beaucoup.
    Si vous n’êtes pas professeur, si vous n’avez pas de proche qui exerce ce métier, vous êtes tenté de croire que tout se résume à ces 18 heures. C’est loin d’être le cas. Le législateur a estimé qu’une heure de cours équivalait à une heure de préparation, soient 36 heures par semaine.
On se rapproche de la vérité.
    Lorsque je ne fais pas cours, je prépare mes cours, bien sûr, mais il me faut aussi, corriger les copies, lire beaucoup, aller à des réunions pédagogiques de classe ou de discipline, préparer et assister à des conseils, remplir des bulletins, rencontrer les parents, rencontrer les élèves, discuter avec mes collègues, élaborer des projets et les mettre en place, faire des photocopies, des montages, aller à l’administration remplir divers papiers, discuter avec les CPE, aller voir l’assistante sociale ou l’infirmière, remplir des fiches de suivi individuel, dialoguer avec tel ou tel élève pour essayer de l’aider, acheter des fournitures pour ceux qui n’en ont pas (mais oui…), essayer de comprendre pourquoi certains ne réussissent pas et envisager des solutions de remédiation, mettre en place des groupes de besoin, retenir les élèves le soir pour les obliger à faire leurs devoirs, passer une demi-heure à convaincre un élève de chercher un balai pour nettoyer ce qu’il a sali, aller voir des élèves en stage, remplir des fiches de rapport de comportement, mettre des mots sur le carnet, s’assurer que le carnet a été signé par les parents, les contacter au besoin, faire le tour du quartier à la recherche du fugueur, passer au commissariat parfois, faire rattraper les cours à l’élève absent, collecter des pièces d’identité pour un voyage et faire le pied de grue à la préfecture pour avoir des autorisations de sortie du territoire,  rencontrer des intervenants extérieurs pour mettre en place une activité théâtrale par exemple, passer des coups de fil pour organiser des sorties, envoyer des courriers pour demander de l’argent pour un voyage, trouver des sponsors, faire des bons de commande, comparer des devis, alerter le procureur de la république pour un cas de maltraitance, faire des réunions disciplinaires pour élaborer une progression commune, examiner les dizaines de manuels d’une classe pour élire le meilleur, participer à un concours d’écriture, accueillir les élèves du primaire, bosser avec le C.D.I. pour créer des expositions ou un spectacle, relire les poèmes des élèves, les corriger et encourager toujours, consoler, punir, écouter, aiguillonner, faire la morale, savoir se taire et même pleurer.
    Tout ne peut être résumé à ces 18 heures, nous en faisons beaucoup plus. Et ce beaucoup plus ne peut pas être quantifié aussi facilement que cela. Il y a des semaines à 45 heures et des semaines à 30 heures aussi.
    Un prof est toujours en train de travailler. Il promène ses cours et ses élèves dans sa tête. Il ne les laisse pas à l’entrée de la porte de chez lui en rentrant le soir. Il ne regarde plus le monde avec des yeux innocents, il cherche sans cesse ce qui va l’aider à faire un bon cours, l’exemple qui va toucher ses mômes dans l’actualité, le livre qui va leur redonner le goût de la lecture, une nouvelle manière d’enseigner la grammaire, un exercice amusant, une peinture qui fait rêver, un texte qui fait réfléchir… Tout est matière à enseigner. Tu es dans ta douche et soudain tu penses que ton cours de conjugaison ce n’est pas du tout comme ça qu’il faut le faire, tu as comme une illumination ! Des « eurêka », tu peux en avoir tous les jours, à n’importe quel moment ! Alors tu te précipites sur une feuille pour noter l’idée avant qu’elle ne s’envole et tu te rends compte qu’il va falloir recommencer ton cours ou ta séquence. Et tu le fais parce que, si tu as choisi ce métier, c’est parce que tu veux transmettre quelque chose à des enfants. Tu as envie que ce soit bien fait, tu n’es pas un simple caniche qui se contente de recracher ce qu’il y a dans des manuels fort mauvais le plus souvent.
    Un prof est toujours en train de travailler. Ce temps-là, on ne peut pas le comptabiliser aussi facilement.
Et puis, il y a les profs hyper consciencieux, plus nombreux qu’on voudrait le croire tant il est facile de critiquer ce qu’on ne connaît pas, qui ne se contentent pas de tout ce dont je vous ai parlé auparavant, ceux qui culpabilisent parce que leurs élèves ne réussissent pas. Il leur faut à tout prix finir le programme, tirer tous les élèves vers le haut, n’en lâcher aucun en cours de route. Ils essaient de lutter contre les lacunes d’un système qui a nivelé vers le bas. Ils ont moins d’heures de cours pour aborder plus de notions, ils ne désarment pas. Quand leurs petits échouent aux examens, ils se remettent en cause, ils font la course aux innovations, ils tirent dans tous les sens. En vain. Elle est grande la tentation de tout laisser tomber… Ils ne laissent pas tomber. Parce qu’ils ne travaillent pas avec des numéros, des statistiques, des classes d’âge qu’il faut mener coûte que coûte vers le brevet ou le bac. Parce qu’ils travaillent pour des enfants.
Tout ne peut être résumé à ces dix-huit heures…
    Aujourd’hui, je suis en grève alors que je sais très bien qu’une journée de grève ne sert à rien si ce n’est à m’amputer d’une journée de salaire, encore une fois.
    Mais quel autre moyen m’est donné pour exprimer ma colère ?
    Dans tous les établissements, des postes sont supprimés pour la prochaine rentrée. Les enseignants ne seront pas remplacés quand nous avons le même nombre d’élèves. Puisque tant de postes sont supprimés, il va donc falloir que les professeurs fassent des heures supplémentaires. Des personnels précaires vont être engagés, payés une misère, baladés d’un établissement à l’autre. Est-ce vraiment là un programme ambitieux ? Est-ce le meilleur moyen de consolider les équipes pédagogiques ? Est-ce… Vous savez bien que l’économie mène le monde et que l’école est une marchandise.
    L’enseignement est bradé dans les ghettos, la suppression de la carte scolaire assure aux nantis que leurs enfants n’auront pas à souffrir de tout cela.
    Quant aux professeurs qui refusent de faire des heures supplémentaires, une fois leur avoir fait la morale en leur disant « vous ne voulez pas travailler plus pour gagner plus, tant pis pour vous ! », on leur explique que s’ils ont des projets, s’ils souhaitent dédoubler leurs classes, s’ils souhaitent qu’une classe de faible niveau ait une ou plusieurs heures de plus, c’est possible : mais en heures supplémentaires.
Fin des projets. Fin des classes dédoublées. Vivent les horaires plancher.
    18 heures c’est beaucoup. Si vous ne travaillez pas dans un collège comme le mien, je ne suis pas sûre que vous comprendrez ce que c’est que d’y faire 21 heures. C’est énorme. Je ne vous parle même pas des conséquences familiales, émotionnelles, de ceux qui se mettent soudain à déprimer, de ceux qu’il faudrait interner, de la fatigue immense et de la lassitude, des oreilles qui n’en peuvent plus de bourdonner des cris, du corps qui refuse d’avoir encore à séparer ou à éviter les coups… C’est énorme et c’est inacceptable si l’on veut exercer son métier consciencieusement.
    Je refuse de brader l’éducation des enfants dont j’ai la charge.
Je sais très bien que si je dois assurer trop d’heures de cours je n’aurais pas le temps, ni l’énergie pour bien faire mon travail. Quelle importance pour le gouvernement ?…
Postes supprimés, profs en moins à payer, enfants gardés quand même.
Les profs de demain sont des baby-sitters de luxe.
Autant engager dès maintenant des animateurs.
Ce sera moins hypocrite et encore plus rentable.
    Je ne veux pas travailler plus pour gagner plus.
Je ne peux pas travailler plus pour gagner plus.
C’est sans doute parce que j’ai encore un cœur en état de marche.
Mais un prof avec un cœur, c’est pas rentable et ça coûte cher.
    Pour faire grandir la bidoche, pas besoin de profs.
Engageons des bouchers, la viande ira plus vite à l’abattoir.

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07 mars 2008

Quand les mains m’en tombent...

Ils sont tous en cercle, ils doivent se tenir la main.
Juste pour un instant..

Les garçons font les dégoûtés,
Les filles tirent sur leurs manches pour recouvrir leur peau.
Surtout, aucun contact.

Je me souviens de ce petit mot inscrit sur un carnet :
« Madame, il faut changer de place ma fille,
Elle n’a pas le droit d’être assise à côté d’un garçon ».

Ce sont les mêmes mains, pourtant,
Cinq doigts, une paume.

Ils sont tous en cercle et doivent se tenir par la main.
Juste pour quelques secondes, pour le plaisir du jeu.

Ils ne se tiendront pas la main.

Ce sont les mêmes mains, pourtant.
La main d’une fille, la main d’un garçon.
Cinq doigts…

Une paume de discorde.

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04 mars 2008

L'amer qu'on voit danser...

« C’est l’histoire d’une femme. Elle est avec ses quatre enfants. Ils prennent le train pour la première fois, la mère elle est stressée et les enfants ils se prennent des claques. Dans le train, y’a le bébé qui fait caca et ils ont pas pensé à prendre les couches alors tout le monde rit. Ils prennent trois trains, ils ont failli se perdre mais ils arrivent à la mer à la fin et ils sont contents parce qu’ils n’ont jamais vu la mer. »
Je demande : « A ton avis, pourquoi n’ont ils jamais vu la mer ? »
Il me répond, plein de bon sens : « Parce que c’est trop loin madame ».
Je reprends : « Tu te souviens grâce à quoi cette famille est partie en vacances pour la première fois ? C’est écrit au début du livre ».
On lui souffle : « Les aides ! Les aides !».
Il répète, prenant un air subitement inspiré : « A cause des aides madame ! ».
Je sens que c’est le bon moment, je me lance : « Vous savez, il y a des enfants qui habitent juste à côté de la mer mais qui ne l’ont jamais vue. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir sortir de son quartier même pour aller pas très très loin… » Certains me regardent, incrédules, mais je vois bien que j’ai fait mouche.
J’ose : « Est-ce que dans la classe, il y a quelqu’un qui n’a jamais vu la mer ? ». Nous nous connaissons maintenant, je sais qu’ils ont confiance en moi, ils savent que je vais les défendre face au premier qui fera seulement mine de rigoler. Trois mains se lèvent, deux s’abaissent rapidement, je suis la seule à les avoir vues, mais Antonin garde le doigt levé et supporte bravement le regard des autres.
- Antonin ! T’as jamais vu la mer ?
- Non.
- T’es jamais sorti de la cité ?
- Non.
Silence.
Je regarde le petit bonhomme avec un grand sourire.
- Vous savez quoi, il a de la chance Antonin, il ne sait pas encore ce que c’est que la mer. Il peut l’imaginer, il peut en rêver. Un de ces jours, il va la voir la mer, c’est sûr, et là, qu’est ce qu’il sera étonné, et qu’est ce qu’il sera heureux !
Antonin me rend mon sourire.
Et je vous jure que la mer, à côté du sourire d’Antonin, c’est pas grand chose…

Posté par poutouland à 20:02 - états d'âme - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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02 mars 2008

Le professeur Bling-Bling

Le professeur Bling-Bling a le poil impeccable, le sourire éclatant et le regard du vainqueur.
Il arrive souvent en retard mais a toujours une excellente excuse. L’oreille branchée sur son portable, il te fait comprendre qu’il converse avec quelque personnalité inaccessible au commun des mortels. Il  tutoie Zinedine et Carla, fait des parties de golf avec Ernest-Antoine et brunche chez les branchés.

Y’a toujours une cour de profettes autour de lui, elles voudraient bien monter dans sa Ferrari mais c’est menu fretin pour un homme tel que lui.
Dans les yeux du professeur Bling-Bling y’a Bora Bora et des filles en monokini Channel.

Il fait l’aumône de son immense savoir aux plus défavorisés. Il a choisi quelques pauvres et leur enseigne la littérature. Pour lui, la valeur n’attend pas le nombre des quartiers. Les enfants deviennent de jolis chiens savants qu’il montre comme des trophées aux télévisions du monde entier. Il t’assure qu’il suffit d’un bon professeur pour que n’importe quel élève progresse. Et il se gargarise.
Dans les mains blanches du professeur Bling-Bling y’a le souvenir d’un petit oiseau.

Il demande le silence complet et écoute avec délice le tic-tac de sa Rolex à 20 000 euros… Il n’écrit pas sur le tableau à cause du bruit de la craie, il a fait installer un bel écran plat à la place.
Dans les oreilles du professeur Bling-Bling, y’a des berceuses de Chopin et le froissement d’étoffes en soie.

Le professeur Bling-Bling a des méthodes pédagogiques innovantes, il ne dispense son savoir qu’aux plus méritants. Le premier mois de l’année, il regarde les élèves se battre, il ne garde ensuite que les meilleurs.
Dans le cœur du professeur Bling-Bling y’a un gosse qui a mal tourné. Un enfant gâté qui a toujours cru qu’avec l’argent on pouvait tout.


Il sait ce que tu ne sais pas et il te le fera savoir.
Il dit qu’il pense ce qu’il dit mais il ne te dit pas ce qu’il pense.
Il n’est pas raciste mais il préfère que les étrangers restent chez eux. Il peut prêter son jet privé pour les raccompagner, et s’il faut les dénoncer, tu peux compter sur lui.
Tout ce qui est humain, le professeur Bling-Bling l’a dans le nez. Faut pas déconner.

* * * * *


Le salaire mensuel d’un professeur tournant autour de 2000 euros par mois, toute ressemblance avec une personne réelle relève de la pure coïncidence…

Posté par poutouland à 00:02 - dans la marge - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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