journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

04 mai 2008

Voyage à Paris, épisode 1/4

Premier jour
Dans le hall de la gare, les visages anxieux des parents et des petites bobines encore ensommeillées.
Nous allons sur le quai.
Lâche ma main maman, lâche ma main.
Je l’entends qui pense « ne lâche pas ma main ».
Les enfants montent dans le wagon, les parents restent sur le quai.
L’un d’entre eux, monte dans le train soudain, il laisse quelques pièces au creux de la main de son fils et lui murmure quelques mots à l’oreille.
Le train va démarrer, les parents font des gestes d’adieu, les enfants les regardent tout en faisant semblant de ne pas les regarder.
Yohan ne veut plus partir, il a soudain mal au ventre, il se retient de crier au secours.
Le train démarre, les parents deviennent de plus en plus petits puis disparaissent.
Yohan regarde sa ville qui s’éloigne par la fenêtre, de grosses larmes coulent sur ses joues.
Citronnelle s’assoit à côté de lui. A chaque fois que nous croisons un train, il serre très fort sa main et son visage se crispe d’angoisse. « Madame, il ne vient pas sur nous ?».
Ciguë se promène entre les rangs et veille au grain. Il confisque des portables, lecteurs mp3 bruyants, des graines de tournesol et une bouteille de parfum.
Le train avance.
Un homme entre dans le wagon avec une guitare. « Un pianiste ! », s’écrie Barnabé tout content.
La pluie sur les vitres du TGV, le trajet fabuleux des gouttes.
C’est bientôt l’heure de manger. C’est toujours l’heure de manger. Les enfants sortent d’immenses sandwiches de leurs gros sacs, je devine leur mère qui a eu peur qu’ils manquent. Un déballage incroyable de nourriture s’opère, on se croirait dans les pires orgies. Dans le wagon, ça sent la joie et la misère.
Sur le trajet, les enfants aperçoivent des moutons, c’est du moins ce qu’ils crient dès qu’ils voient des vaches.
Les papiers de bonbons s’accumulent dans les poubelles, les visages se détendent à mesure que les ventres se remplissent. Paris approche.
Emeute dans le train quand l’un d’entre eux crie « la tour Eiffel! » au moment où nous croisons un pylône à haute tension.
Nous arrivons. L’excitation est palpable. Qu’est ce que c’est grand ici…
Allons déposer nos affaires au centre d’hébergement. "Quand est-ce qu’on mange" disent-ils déjà.
Nous prenons le bus pour aller sur l’île de la Cité, cité qui ne ressemble pas vraiment à la leur.
C’est le centre ville madame ?
Dans la cathédrale Notre Dame, visages ébahis, déroutés. C’est vieux, c’est grand, c’est beau.
Lisette est persuadée que j’ai parlé de Fantomas quand je lui montre saint Thomas sur un bas relief. Elle est un peu étonnée, mais pas trop.
Ciguë et Guimauve tissent des liens entre les religions, ils pointent les ressemblances tout en montrant les différences. Choc des cultures.
Dans le groupe de Citronnelle, c’est un peu plus compliqué. Yohan et Barnabé refusent de regarder, ils expliquent qu’ils sont musulmans et proclament qu’ils n’ont donc pas le droit de le faire. Il reste deux élèves dans le groupe : Christobald, un témoin de Jéhovah qui assaille Citronnelle de questions comme « Mais… pour les catholiques, c’est comment le paradis universel ? » et Elsine, un antireligieux convaincu qui ne cesse de s’exclamer : « Vous vous rendez compte de tout ce qui a été dépensé pour ça ? ! Vous imaginez le nombre de personnes qui sont mortes pour construire ça ! » . Un quatuor de choc !
Sur le parvis, des vendeurs assaillent nos élèves. 10 euros les 6 tours Eiffel. Les petits négocient ferme, nous en restons babas et observons avec émerveillement leur talent en la matière. Finalement, ce sera 6 tours Eiffel pour 4 euros plus un petit cadeau pour toi mon ami. Après les négociations, nous prenons des photos sur lesquelles ils brandissent fièrement leurs porte clés clinquants. Les vendeurs viennent nous en offrir, ils ont fait une bonne affaire eux aussi !
Nous nous promenons, nous allons au châtelet puis nous nous arrêtons quelques instants devant Beaubourg.
Pas possible de monter les escaliers roulants, c’est payant, nous nous contentons d’admirer les gros tuyaux et une araignée géante qu’il est interdit de toucher mais que les enfants touchent quand même.
Sur l’esplanade, des caricaturistes en pagaille. Vingt mômes s’agglutinent autour de l’un d’eux, ils l’appelleront « le grand patron ». Les touristes qui se font croquer nous demandent d’où nous venons. Les enfants répondent. Ils sourient quand le grand patron leur dit : « j’avais deviné, vous êtes bien bronzés ! ». On peut dire que pour avoir des couleurs, ils en ont ces enfants-là, Citronnelle en profite pour baptiser notre voyage : « La sortie Benetton ».
Nous allons partir mais un magicien commence son spectacle. Les élèves sont fascinés, ils nous supplient de les laisser regarder. Nous laissons, après tout, c’est pour eux que nous faisons ce voyage…
Le magicien plie une feuille, et, après maintes circonvolutions, il la transforme en un billet de 50 euros. Il appelle un enfant, un petit blondinet de quatre ans à peine. Il lui donne le billet et lui demande son prénom.
- Tu t’appelles Louis ? ! C’est un prénom de riche ça !
Et il lui reprend le billet. Chez nos gamins, c’est l’éclat de rire général, et les « Moi monsieur ! J’ai pas un prénom de riche » fusent.
Nous retournons au centre épuisés. Dans le métro, Konrad me demande : « Qu’est ce que vous avez préféré madame ? ». Je lui réponds, d’un air un peu blasé : « tu sais Konrad, je connaissais déjà, j’ai vécu à Paris pendant longtemps ». Il me regarde d’un air interdit. Il essaie à nouveau : « Mais, qu’est ce que vous avez préféré ? »
Je cherche une réponse, je n’en trouve pas, alors je lui retourne la question.
« Ben moi, c’est quand il a sorti un lapin de son chapeau ! ».
Ah…. Paris…

2008_04_30_43

Posté par poutouland à 21:16 - petits miracles - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :


« Accueil  1