16 mai 2008
Tellement fatiguée, tellement en colère, tellement désespérée.
Je voudrais vous parler de notre voyage, je voudrais vous dire la beauté de ces enfants, ces petits miracles que je vis tous les jours avec mes élèves.
Je ne peux pas.
Je n’en peux plus.
La tâche est tellement immense et nous pouvons si peu.
Ce matin, des syndicalistes sont venus pour nous inciter à une grève reconductible.
Ce n’était pas l’enthousiasme franc, loin de là, dans la salle des profs.
Nous sommes plusieurs à avoir perdu beaucoup, en 2003.
Pour rien.
J’écoutais cette femme qui nous disait qu’elle ne pourrait plus supporter de vivre ainsi, ce mépris du gouvernement, ce mépris de la société, elle parlait des mesures qui passeront en force cet été, elle déversait sa rage et ses angoisses. Comme si nous n’étions pas d’accord avec elle.
Ils ont fini par cracher le morceau.
« Vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes des privilégiés dans ce collège ».
Dites-moi que je n’ai pas entendu ça…
Des privilégiés !
Je n’ai même pas envie d’en dire plus tellement ça me met hors de moi.
Tellement fatiguée, tellement en colère, tellement désespérée.
J’entame une nouvelle séquence avec mes sixièmes, on étudie les textes fondateurs. Deux premières heures cet après-midi. J’en ai pris plein la gueule. C’était tellement agressif, tellement irrespectueux…
J’avais pourtant pris la peine de leur expliquer que je n’étais pas là pour les convaincre, que nous ne faisions pas de religion, que je voulais juste qu’ils aient quelques clés pour comprendre la culture française. Expliqué et réexpliqué. Quand j’ai distribué le premier texte, un extrait de la genèse, l’un d’entre eux est parti, il a quitté ma salle, tout simplement. Je l’ai presque rattrapé et du bout du couloir il m’a crié : « j’en ai rien à foutre de la culture française ! ça sert à rien la culture ! »
J’essaie encore, je m’accroche, putain j’y crois moi, faut pas que je m’énerve mais j’entends tellement d’absurdités que j’ai envie de hurler moi aussi, et de m’en aller…
- Les américains c’est des chrétiens, c’est des cons !
- Aime tes ennemis, c’est débile, faut les tuer les ennemis !
- Lève-toi et danse !
- Les juifs on va les tuer !
- Jésus c’est pas le fils de Dieu, j’ai une preuve, c’est écrit dans le Coran !
- La bible c’est rien que des mensonges, ils ont tout piqué aux arabes !
Je ne peux même pas en rire tellement ça me révolte, tellement je suis en colère contre ces enfants qui sont déjà formatés. Bien sûr, ce n’est pas leur faute, bien sûr… Mais qu’est ce que ça change ? C’est tellement violent, cette incompréhension, ce dialogue de sourds !
Tellement fatiguée, tellement en colère, tellement désespérée.
Je suis le spectateur impuissant d’une destruction insidieuse, dégueulasse, cruelle et sans pitié.
Et je ne peux pas cautionner cette entreprise de décervellement et d’exclusion.
Et je ne sais pas quoi faire…
Je vous entends bien, je n’ai pas à les sauver, et je ne les sauverai pas tous mais alors qu’est-ce que je fais ici ?
Est-ce que je vais juste attendre la fin du mois, la fin de l’année ? La retraite ?
Est-ce que je vais demander ma mutation pour un collège de centre ville pour n’avoir plus à y penser ?
Est-ce que je vais me replier sur moi-même, sur mes plaisirs, sur mes loisirs pour oublier ?
Est-ce que je vais me réfugier derrière les éternels « ils n’avaient qu’à pas voter Sarko, ils ont le président qu’ils ont élu ça se discute pas et qu’est-ce qu’on peut y faire puisque on n’est pas majoritaire » ?
Est-ce que je vais devenir un individu, seul, qui peste contre le reste de la société qui ne le comprend pas ?
Est-ce que c’est fini, l’humanité et la fraternité ?
Est-ce que…
Je n’ai plus de mots pour dire ma rage et mon désespoir.
Je connais les mots de consolation mais ils ne me consolent plus.