journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

24 septembre 2008

La République du mérite

Le mardi avec les cinquièmes Merveille, c’est lecture. Ce sont les anciens sixièmes Framboise pour ceux qui ont suivi la saison trois, les petits loulous que nous avons emmenés à Paris. C’est un vrai bonheur de les retrouver cette année, ils ont grandi ET ils sont toujours aussi adorables. Ce qui est agréable c’est que j’ai eu le temps de les habituer à ma manière de travailler, on avance vite, le calme se fait immédiatement ou presque, je n’ai pas besoin de punir et, à peine de temps en temps je hausse la voix. Ils s’arrêtent immédiatement, ils ont envie de bosser. Comment ça fait du bieeeeennnnn !
Le mardi c’est donc lecture. Notre moment préféré. J’ai commencé la semaine dernière par les aventures des chevaliers de la table ronde. Avant de me mettre à lire, j’explique un peu, je situe le livre dans le temps, j’essaie de leur montrer l’importance de cette œuvre médiévale pour notre culture, on fait des liens avec des films récents (les chevaliers Jedi et le fameux Merlin de Walt Disney par exemple). Je me rends compte au bout d’un petit moment qu’Hector me fixe avec des yeux emplis de stupeur. Depuis un petit moment il trépigne sur sa chaise, il sait qu’il n’a pas le droit de m’interrompre mais il a envie de parler, une question lui brûle les lèvres, ça va sortir je le sais bien il ne peuxtpas s’en empêcher… Soudain, sans prendre la peine de lever le doigt il s’exclame :
- Madame ! Madame ! Comment c’est possible que le livre là il soit pas en poussière ?
Je regarde mon livre, interloquée…
- Il devrait être tout vieux votre livre madame, avec des pages déchirées !
Mon dieu… Je crois que je viens de comprendre…
Je le regarde avec un sourire amusé. Non, il ne plaisante pas, il est incapable de second degré… Il pense vraiment que le livre que je tiens entre les mains est une édition originale…

Première partie de l’évaluation à l’entrée en sixième avec les Achtung. Ils sont en demi groupe, dix élèves. Seuls deux ont l’air de s’intéresser à ce qui leur est demandé, les autres tentent tout ce qu’ils peuvent pour faire diversion. Avec un certain succès je dois bien le dire. Beaucoup savent à peine déchiffrer un texte, l’épreuve est terriblement stigmatisante pour eux, ils sont affolés par la longueur du texte et le nombre de questions dont ils ne comprennent pas un traître mot. Henri me demande :
- Vous nous aidez pas madame ?
- Non Henri, c’est une évaluation nationale je n’ai pas le droit de vous aider il faut que tous les élèves de France soient à égalité et passent l’épreuve dans les mêmes conditions.
- Ouais mais après ils vont dire qu’on est un collège de merde… C’est vrai madame qu’on est un collège de cèpes ?
- De ZEP Henri, de ZEP…
- Et Sarkozy il va les lire nos évaluations ?
- Non, il a sans doute autre chose à faire mais il aura probablement les résultats généraux.
- Moi madame, si c’est pour Sarkozy alors je vais me torcher avec !
Il commence à mimer le geste. Je l’interromps.
- Madame, je peux aller à l’infirmerie ?
- Non, tu n’es pas malade tu le sais bien.
- Madame, je peux aller me laver les mains ?
- Non, c’est le moment de l’évaluation Henri, essaie de faire ce que tu peux s’il te plaît.
Henri fait semblant de lire pour me faire plaisir. Deux secondes. Il explose ensuite une cartouche d’encre dans ses mains.
- Madame, je peux aller me laver les mains maintenant ? me demande-t-il avec un large sourire.
- Toujours pas…
Je suis un monstre cruel et sans aucune pitié mais je me dirige vers mon armoire dans laquelle j’entrepose toujours des paquets de mouchoirs et en prends un pour lui. Quand je reviens à sa table je découvre qu’il a mis ses précédentes menaces à exécution. Il s’est essuyé les mains avec son livret d’évaluation… C’est Sarkozy qui va être content!

Ce matin avec les sixièmes Achtung, toujours. Nous sommes en salle informatique, ils doivent taper un petit texte qui contient leur programme pour l’élection des délégués. Ils sont quatre couples délégué et suppléant. En moins de dix minutes, il ne reste plus qu’un couple, les trois autres ont éclaté, chaque suppléant ayant finalement décidé qu’il ne voyait pas pourquoi il ne se présenterait pas lui aussi…
Pas facile, pas facile…
Pour terminer  cet article dans la joie et la bonne humeur je vous livre en avant première les slogans de nos candidats (je vous épargne les fotes d’orthographe !)
- Votez pour moi et je ferai une fête!
- Votez pour moi et je supprimerai les cours!
- Votez pour moi et on ira en Amérique en voyage scolaire!
- Votez pour moi sinon je vais vous casser la tronche!

Voilà des enfants qui ont déjà tout compris à la politique, Sarkosy n’a aucun souci à se faire, la relève est assurée !

Posté par poutouland à 00:50 - mon quotidien - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

c'est toujours saisissant de te lire... on se croirait dans un film américain avec Pfeiffer en héroïne... sauf que là, c'est la réalité, à nos portes, non, que dis-je, dans nos collèges...

Mignon le premier paragraphe... et les suivants aussi en fait... chapeau bas.

Posté par Plume Vive, 24 septembre 2008 à 01:56

Ben j'ai plutôt l'impression qu'on leur demande de faire des choses qu'ils ne peuvent pas faire, voilà où est le problème. Sincèrement, honnêtement, une "imposition" de délégués par le PP parfois c'est peut-être plus rapide et plus efficace! hi hi hi!

Bon courage, tu as du mérite de travailler dans ces conditions.

Posté par elodie, 24 septembre 2008 à 07:58

J'aime toujours autant l'humanité qui ressort de tes textes, Tiphaine. Saisissant est le mot juste, comme disait plume Vive.

Posté par Virgibri, 24 septembre 2008 à 08:14

J'aime beaucoup la remarque du petit sur les livres.

Posté par BBK.mel, 24 septembre 2008 à 18:46

OOOOh une première édition des chevaliers de la table ronde, moi aussi je la veux!
Je me souviens très bien du voyage à Paris, des piles mordues et compagnies, c'est chouette de pouvoir voir évoluer ses élèves.

Posté par Laurence, 24 septembre 2008 à 22:17

Je me rappelle.....

aussi du voyage à Paris....Cela fait plaisir de retrouver les "loustics" surtout si cela se passe bien !!!
Pour le voyage en Amérique, cela risque d'être encore plus compliqué !!!!!
Cordialement.

Posté par Martine Réunion, 25 septembre 2008 à 19:41

La Maïeutique n'a jamais eté autant d'actualité...

Socrate est né en 469 av J.C. à Athènes.Fils d'un ouvrier sculpteur et d'une sage-femme, Socrate ne laissa pas d'écrit de son vivant. On connaît sa vie par le biais de ses disciples et en particulier de Platon . En -399, il fut condamné à boire la ciguë (poison mortel) par un tribunal populaire athénien, au sein d'une ville qu'il avait toujours aimé et qu'il n'avait quitté que pour la défendre. Socrate en questionneur fervent s'était attiré les foudres des puissants dont la notion de libre expression avait atteint ses limites. Athènes perdit le plus illustre de ses philosophes. Bien qu'il n'ait pas inventé la philosophie, il donna un souffle neuf au raisonnement, à l'analyse critique, à la logique de l'esprit sans pour autant délaisser son inspiration intuitive. Ils poseront conjointement les bases de la métaphysique platonicienne. Socrate vivait très modestement et bien qu'étant marié, il passait la majorité de son temps dehors. Il circulait dans les rues de la cité afin de questionner les habitants, solliciter leur raisonnement, déloger leurs certitudes et tenter à son niveau de les faire évoluer vers la sagesse et la connaissance de soi. Ce qu'il vit sur le temple de Delphes le marqua profondément et l'influença toute son existence : « Connais-toi toi-même, nul ne fait le mal volontairement. » Cette phrase si précise, heurte sincèrement puisqu'elle pose les bases d'une compréhension plus accentuée de la psyché humaine, au-delà des actions apparentes du conscient. Elle induit le fait que sous les actes répréhensibles, violents et égocentriques se cache une nature humaine qu'il faut questionner pour y faire accoucher la vérité de l'être, l'humain guéri de ses névroses qui le font agir involontairement, inconsciemment.

La Maïeutique

Socrate s'inspira du métier de sage femme que sa mère exerçait pour établir sa méthode thérapeutique. Il décida de faire accoucher les esprits comme sa mère faisait accoucher les enfants, il fonda de la sorte la maïeutique ( du grec maieutikê, signifiant : art de l'accouchement) et se défini ainsi comme l'accoucheur de l'esprit humain. Car contrairement à d'autres méthodes, la maïeutique indique que les réponses proviennent de l'intérieur, la personne porte en elle les problèmes et leurs solutions. Faire accoucher l'esprit, signifie faire découvrir à l'autre des vérités qu'il porte en lui mais dont il n'a pas encore accès : « L'accoucheur n'apporte, ne transmet rien à l'âme qu'il éveille. Il la laisse nue en face d'elle même. » Pour Socrate la prise de conscience ne pouvait venir qu'avec la parole, la genèse nous dit aussi dans son style "au début était le verbe ..." Le verbe est bien créateur, il crée ou décrée. La maieutique est ce qui permet à être de se sentir libre, de trouver en lui-même ses propres réponses. Socrate questionnait juste, voila son art, grandiose, humble et libérateur. Ainsi, l'être qui était questionné pouvait en cherchant en lui trouver ses propres réponses, il les sortait de son être et ainsi devenait lui-même artisant de sa propre réalisation. Socrate en éveilleur des consciences fut pour l'occident un des phares qui continue de briller dans la nuit obscure de ce siècle ... En attendant, que nous, navire en quête de terre, percevions la lumière radieuse et bienveillante, pour enfin rentrer au port de notre être...

Posté par Kirl, 27 septembre 2008 à 18:20

Je lis actuellement un livre absolument génial, pratique et concret "L'Homme entier.Entretiens avec Giovanni Mastropaolo.Fondateur de l'Institut Maïeutique de Lausanne",entretiens mené par Frantz Woerly.Malheureusement ,il n'y a quasiment rien sur Mastropaolo sur le net alors je me suis permis de faire un petit rappel sur Socrate et la Maïeutique, si peu pratiquée de nos jours mais que Mastropoalo a pratiqué tous les jours et quand on le lit ,on s'aperçoit de suite à chaque phrase, de l'acuité et du potentiel de transformation d'un regard pertinent et trés éveilleur sur le monde.....

Posté par Kirl, 27 septembre 2008 à 18:27

Gné ?

Je préfère l'humanité de Tiphaine.

Et la propédeutique Kirl ?

Posté par Le CPE, 29 septembre 2008 à 09:27

La propédeutique, connais pas...que de nom :-) Cela vous aide dans votre vie ? Alors ça m'intérrèsse..Je me suis arreté en seconde année de fac, je suis pas un spécialiste de quoi que ce soit... C'etait sans doute pas le lieu pour mettre un pavé comme ça.En même temps j'oblige personne à le lire :-) Mais à propos d'humanité, ne pas faire de contresens, justement Mastropaolo ne fait que ça...et avec un grand sens du concret...Et en même temps c'est décapant...il utilise la musique, le travail manuel et il nous fait comprendre en quoi c'est essentiel et comment ça rends autonome .. C'est un livre merveilleux et différent de tout ce que j'ai entendu auparavant, que j'ai trouvé trés formateur..Et l'humanité et la créativité font bien ensemble, je parle pas de Socrate pour faire intello, j'en ai rien à foutre, j'en parle parce que je trouve que parfois un regard complétement différent de ce qu'on connait est trés utile...

Posté par Kirl, 29 septembre 2008 à 13:51

Apprenons à voir l'intention qui est dérrière nos actes..Je trouve ça de + en + pénible cet internet, soi-disant espace démocratique ou dés qu'on dit quelque chose d'un peu innatendu et imprévisible, on a droit à de gentils reproches...comme si le monde devait indéfiniment tourner en rond et comme il est dit dans "Dialogues avec l'Ange" comme si l'humain ne savait rien faire que "couver indéfiniment ses oeufs pourris"....Alina Reyes n'a pas tord quand elle écrit dans "Forêt profonde" son dernier roman "Sur Internet nous n'étions tous que des puceaux..."...Et au delà de ça bise à Toi, Tiphaine.L'humanité n'est nullement impuissante,jamais.. mais le dialogue sur la toile a ses limites..

Posté par Kirl, 29 septembre 2008 à 14:12

Plume Vive : Ouais ! J'adore Pfeiffer ! mais je me vois plutôt dans le rôle de Terminator le plus souvent: ;-)
Elodie : Finalement, ils ont quand même réussi à élire des délégués, c'est quand même mieux que de les avoir imposés!
Virgibri : Merci.
BBKmel : Le petit chausse du 43 ! Mais il est petit quand même, il n'a que treize ans.
Laurence et Martine : Je vois que vous suivez ! Je vous mets 20 sur 20 ! ;-)
Le CPE : Gné, c'est super mignon, j'imagine un petit bonhomme de BD avec une tête étonnée, je ne connaissais pas comme expression, ça me plaît beaucoup ! Je ne suis pas sûre que mon "humanité" soit à opposer ou à comparer avec ce que dit Kirl. Et la propédeutique alors, tu nous expliques s'il te plaît? ;-)
Kirl : Le dialogue a hélas ses limites quel que soit le lieu où il s'exerce. Je ne connais pas Mastropaolo mais je connais la maïeutique, je crois bien que j'essaie de la pratiquer du mieux que je peux, je te remercie d'avoir utilisé cet espace pour l'expliquer, il y a tant de choses qu'un enseignant devrait connaître pour exercer au mieux son métier, cela dit, on peut être un accoucheur d'âme sans même connaître Socrate !

Posté par Tiphaine, 29 septembre 2008 à 19:08

pour le long post j'ai fait un simple copié-collé trouvé sur un site..car si je devais résumer le bouquin , ça m'aurait pris 1 heure ! Ce que j'aime chez Mastropaolo, c'est qu'il montre que l'intention est plus importante que la connaissance...Ne pas connaitre est aussi une chance... Pour donner un exemple concret , il fait remplacer les noms des matières "Mécanique, Menuiserie,Electricité" dans son Institut par les mots "Fer, Bois ,Etincelle"...Et il note que les résultats des elèves furent bien meilleurs.... "A l'Institut Maieutique j'ai su créer un refuge de folie dans lequel ça fait du bien de vivre;c'est reposant.Ensuite tu peux aller dans le monde sans peur et sans mépris "

Posté par Kirl, 29 septembre 2008 à 20:44

En faisant des recherches, je m'aperçois que Mastropaolo était proche d'un grand pédagogue méconnu en France : Janusz Korczak, que certains connaissent peut-être... http://fr.wikipedia.org/wiki/Janusz_Korczak

Posté par Kirl, 29 septembre 2008 à 21:23

Tu vois, tes 5ème te faut oublier et effacent durablement les moments de doutes de l'an passé ! Et j'espère que les 6ème de cette année sauront suivre le même chemin...

Posté par doc_doc, 30 septembre 2008 à 08:54

Kirl : merci pour le lien, je ne connaissais pas.
Doc Doc : mes sixièmes Framboise étaient déjà géniaux l'an dernier ! ;-) Mais tu as raison, ils peuvent changer. Merci de m'encourager, c'est très gentil à toi.

Posté par Tiphaine, 30 septembre 2008 à 19:23

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