29 septembre 2008
Quand les chiffres cachent les forets
Dans l’éducation nationale, comme ailleurs, on aime les chiffres. C’est joli et ça fait sérieux.
Et puis c’est à la mode aussi, on a l’impression qu’on maîtrise ce qu’on rapporte avec des chiffres… Depuis quelques temps, on nous demande d’évaluer presque tout, ça me choque. Bien sûr que c’est normal de justifier l’argent public, mais les outils et les évaluations elles-mêmes sont parfois tellement stupides…
Comment voulez-vous évaluer un voyage scolaire, par exemple ? Oh, j’en connais des gentils esprits bien moins chagrins que le mien qui me répondront que l’on peut lister les connaissances acquises, qu’on peut chiffrer les frais engagés, oui, on peut, c’est vrai. Côté dépense : 5774 euros pour 20 élèves et trois jours de voyage. Bien. On peut s’amuser très facilement à calculer ce que ça a coûté par élève et par jour. Super. Et ça rapporte quoi, ça, à l’éducation nationale, en terme de chiffre, d’évaluation précise ? Une ouverture sur la culture, un premier voyage en train, la découverte de Paris, les profs en pyjama, la Joconde et la Tour Eiffel en porte-clefs, ça se chiffre ça ? ça se mesure ?
L’an dernier, lors de notre réunion par équipe disciplinaire il nous a été demandé pour la première fois de justifier la liste des livres dont nous avions fait la demande sur notre budget. J’avais personnellement recommandé l’achat de 25 anthologies de poésie, à 18 euros pièce. Et pourquoi donc que vous ne choisissez pas celles qui sont à 2 euros ? Et pourquoi n’en prendre pas plutôt juste une que les élèves se repasseraient ? J’ai expliqué bien sûr, le plaisir du gosse d’avoir chez lui un beau livre avec de beaux poèmes sur une longue durée, je ne vais pas le refaire ici, vous n’êtes pas mes juges…
Quand même, c’est amorcé ce mouvement qui consiste à demander justification de tout, je le regrette parce que c’est une manière de rentabiliser la culture. Je pose la question : l’éducation à la culture doit-elle être évaluée de cette façon ? Comment l’évaluer ? Et même : s’évalue-t-elle vraiment par des chiffres ou des compétences acquises ? Je redoute le jour où l’on nous dira que l’on n’a plus le droit de faire de voyage s’ils ne sont pas évaluables et c’est d’une certaine manière ce qu’on nous demande déjà. Pour partir en voyage scolaire, oups pardon, en voyage pédagogique, il faut avoir un joli projet bien ficelé avec des objectifs tip top, des trucs du genre "maîtriser l’emploi du passé simple par la fréquentation du musée du Louvre" , d’accord j’exagère mais c’est presque ça. Avant le voyage, petit contrôle du niveau des élèves, après le voyage, nouveau test, les élèves doivent avoir progressé. Bien sûr, on peut monter des projets bidon et truquer les résultats, mais je refuse de faire cela. Voyager pour voyager, ce n’est pas pédagogique… Lire un beau livre pour lire un beau livre non plus…
En début d’année, nous avons commenté les résultats du brevet des collèges dans notre établissement. Taux de réussite : 72 pour cent. Youpi ! On est trop fort dans notre collège ! On assure, vraiment, on progresse même, si c’est pas cool d’être Ambition Réussite, avec les moyens qu’on a on ne pouvait pas faire moins ! Des chiffres, encore des chiffres… Je regarde le nombre d’élèves inscrits en troisième l’an dernier : 111. Je regarde ensuite le nombre d’admis : 49. On est plus proche des 44 pour 100… Faut savoir que le pourcentage annoncé en premier et communiqué aux instances qui s’en gargariseront si elles le souhaitent est tout simplement calculé sur le nombre d’élèves présents à l’examen. C’est sympa les chiffres…
J’en remets une couche ? En ce moment, on fait passer à nos élèves l’évaluation nationale d’entrée en sixième. Dix élèves de sixième Achtung dans ma salle. Me demandent des renseignements, ne captent rien hélas, sont incapables de lire un texte de plus de dix lignes, regardent effarés le bloc compact de papier puis passent à autre chose, sautent sur les tables, s’insultent, discutent, dessinent, se battent, la routine… A plusieurs reprises, ils me demandent de leur expliquer le texte ou les questions. Je leur explique à nouveau : « c’est une évaluation nationale, je n’ai pas le droit de vous aider, tous les élèves de France doivent passer l’épreuve dans les mêmes conditions ». Si seulement c’était vrai…Les conditions d’évaluation ne sont pas toutes les mêmes. Je connais des collèges dans lesquels on passe deux fois plus de temps pour passer l’épreuve que ce soit interdit ou pas. Je connais des collèges dans lesquels de gentils professeurs ne peuvent pas s’empêcher « d’aider » leurs élèves… Loin de moi l’idée perverse de critiquer ces collègues, ils font ce qu’ils veulent avec leur morale, j’ai d’autres chats à fouetter, je constate simplement que cette évaluation n’est pas nationale. Qu’il est facile de faire mentir les chiffres, très facile même. Cette classe a de mauvais résultats ? N’entrons pas ses notes dans l’ordinateur ! Cette classe a de trop bons résultats ? Cool ! C’est bon pour notre image de marque, ça ! Quoi ? Ne me dites pas que vous ignoriez que les collèges se vendent ? Vous l’ignoriez ? Vraiment ? Depuis la suppression de la carte scolaire, on choisit son établissement. Si t’as les moyens, tu ne choisis pas celui dans lequel les résultats communiqués sont mauvais, non, t’es pas idiot non plus... Oui, les pauvres, forcément, ils sont obligés d’être idiots vu qu’ils ont pas les moyens mais c’est pas grave, c’est juste des pauvres, puis y’en aura toujours un ou deux qu’on enverra à Sciences Po avec le truc magique de la discrimination positive, ça va pas nous empêcher de dormir la nuit non plus hein, y’a des trucs bien plus graves, le père de l’enfant de Rachida Dati par exemple, qui ça peut bien être ?…
Dans l’éducation nationale, comme ailleurs, on aime les chiffres.
C’est joli et ça fait sérieux.
En attendant, ce qui est vraiment sérieux, on ne le voit plus.
On n’entend plus non plus le bruit des forets qui creusent en silence, ça ne les emp che p s de fair de j lis trous d ns n tre c lt r
24 septembre 2008
La République du mérite
Le mardi avec les cinquièmes Merveille, c’est lecture. Ce sont les anciens sixièmes Framboise pour ceux qui ont suivi la saison trois, les petits loulous que nous avons emmenés à Paris. C’est un vrai bonheur de les retrouver cette année, ils ont grandi ET ils sont toujours aussi adorables. Ce qui est agréable c’est que j’ai eu le temps de les habituer à ma manière de travailler, on avance vite, le calme se fait immédiatement ou presque, je n’ai pas besoin de punir et, à peine de temps en temps je hausse la voix. Ils s’arrêtent immédiatement, ils ont envie de bosser. Comment ça fait du bieeeeennnnn !
Le mardi c’est donc lecture. Notre moment préféré. J’ai commencé la semaine dernière par les aventures des chevaliers de la table ronde. Avant de me mettre à lire, j’explique un peu, je situe le livre dans le temps, j’essaie de leur montrer l’importance de cette œuvre médiévale pour notre culture, on fait des liens avec des films récents (les chevaliers Jedi et le fameux Merlin de Walt Disney par exemple). Je me rends compte au bout d’un petit moment qu’Hector me fixe avec des yeux emplis de stupeur. Depuis un petit moment il trépigne sur sa chaise, il sait qu’il n’a pas le droit de m’interrompre mais il a envie de parler, une question lui brûle les lèvres, ça va sortir je le sais bien il ne peuxtpas s’en empêcher… Soudain, sans prendre la peine de lever le doigt il s’exclame :
- Madame ! Madame ! Comment c’est possible que le livre là il soit pas en poussière ?
Je regarde mon livre, interloquée…
- Il devrait être tout vieux votre livre madame, avec des pages déchirées !
Mon dieu… Je crois que je viens de comprendre…
Je le regarde avec un sourire amusé. Non, il ne plaisante pas, il est incapable de second degré… Il pense vraiment que le livre que je tiens entre les mains est une édition originale…
Première partie de l’évaluation à l’entrée en sixième avec les Achtung. Ils sont en demi groupe, dix élèves. Seuls deux ont l’air de s’intéresser à ce qui leur est demandé, les autres tentent tout ce qu’ils peuvent pour faire diversion. Avec un certain succès je dois bien le dire. Beaucoup savent à peine déchiffrer un texte, l’épreuve est terriblement stigmatisante pour eux, ils sont affolés par la longueur du texte et le nombre de questions dont ils ne comprennent pas un traître mot. Henri me demande :
- Vous nous aidez pas madame ?
- Non Henri, c’est une évaluation nationale je n’ai pas le droit de vous aider il faut que tous les élèves de France soient à égalité et passent l’épreuve dans les mêmes conditions.
- Ouais mais après ils vont dire qu’on est un collège de merde… C’est vrai madame qu’on est un collège de cèpes ?
- De ZEP Henri, de ZEP…
- Et Sarkozy il va les lire nos évaluations ?
- Non, il a sans doute autre chose à faire mais il aura probablement les résultats généraux.
- Moi madame, si c’est pour Sarkozy alors je vais me torcher avec !
Il commence à mimer le geste. Je l’interromps.
- Madame, je peux aller à l’infirmerie ?
- Non, tu n’es pas malade tu le sais bien.
- Madame, je peux aller me laver les mains ?
- Non, c’est le moment de l’évaluation Henri, essaie de faire ce que tu peux s’il te plaît.
Henri fait semblant de lire pour me faire plaisir. Deux secondes. Il explose ensuite une cartouche d’encre dans ses mains.
- Madame, je peux aller me laver les mains maintenant ? me demande-t-il avec un large sourire.
- Toujours pas…
Je suis un monstre cruel et sans aucune pitié mais je me dirige vers mon armoire dans laquelle j’entrepose toujours des paquets de mouchoirs et en prends un pour lui. Quand je reviens à sa table je découvre qu’il a mis ses précédentes menaces à exécution. Il s’est essuyé les mains avec son livret d’évaluation… C’est Sarkozy qui va être content!
Ce matin avec les sixièmes Achtung, toujours. Nous sommes en salle informatique, ils doivent taper un petit texte qui contient leur programme pour l’élection des délégués. Ils sont quatre couples délégué et suppléant. En moins de dix minutes, il ne reste plus qu’un couple, les trois autres ont éclaté, chaque suppléant ayant finalement décidé qu’il ne voyait pas pourquoi il ne se présenterait pas lui aussi…
Pas facile, pas facile…
Pour terminer cet article dans la joie et la bonne humeur je vous livre en avant première les slogans de nos candidats (je vous épargne les fotes d’orthographe !)
- Votez pour moi et je ferai une fête!
- Votez pour moi et je supprimerai les cours!
- Votez pour moi et on ira en Amérique en voyage scolaire!
- Votez pour moi sinon je vais vous casser la tronche!
Voilà des enfants qui ont déjà tout compris à la politique, Sarkosy n’a aucun souci à se faire, la relève est assurée !
15 septembre 2008
J'aimerais pouvoir... mais je ne peux pas l'exprimer...
12 septembre 2008
Une enseignante au bord du gouffre
Hier, je croyais que c'était grève.
En fait, non.
Il paraît que c'était "une journée d'action".
Histoire de pouvoir se rendre compte si les enseignants sont mobilisés. C'est sûr que quand tu fais cours, t'as vachement le temps d'aller faire des "actions" qui vont sensibiliser le public et les médias...
C'est aussi con que de porter un brassard qui dit qu'on fait grève tout en faisant cours.
Excusez-moi de vous demander pardon d'exister...
C'est déprimant. Vraiment. Et complètement débile.
Moi, hier, je suis allée me promener au bord d'un gouffre.
Une action symbolique, dans tous les sens du terme.
10 septembre 2008
Commencements
J’ai pour habitude de commencer l’année avec mes sixièmes par une présentation orale de chacun. Je me présente, je leur dis qui je suis, d’où je viens, pourquoi j’ai choisi ce métier, pourquoi j’ai décidé de rester dans leur collège dont personne ne veut, ou presque, et je termine en leur disant ce que je sais bien faire et je leur cite deux de mes qualités. Ensuite, c’est à eux de jouer.
Et chaque année c’est la même chose, ils disent qu’ils sont nuls, qu’ils ne savent rien bien faire et qu’ils n’ont pas de qualité. Alors je creuse un peu, par d’habiles questions je les amène à admettre qu’il y a des choses qu’ils font bien. C’est un premier pas.
Je crois qu’on touche là à un point fondamental de l’éducation en général.
Comment voulez-vous progresser si vous êtes persuadé que vous êtes nul ?
Cours ce matin avec les sixième Achtung. La première heure, je l’ai passée dans la classe de mon collègue, Goyave. Je m’assois au milieu d’eux et j’écoute. J’adore être une élève.
C’est très instructif que de s’asseoir même une seule heure au milieu de ses élèves.
Je regarde le cahier de mon voisin. Il n’y a pas une ligne sans une faute et il s’agit juste de recopier ce qui est au tableau.
Je regarde la figure qu’ils doivent tracer. Elle ressemble à tout sauf à ce qui est au tableau.
Rien que ça, ça explique déjà tellement de choses…
Le but du cours est de savoir différencier droite, segment et demi-droite. Goyave explique et réexplique, reformule, refait plusieurs fois l’exercice, patiemment… Mon dieu ce qu’il faut de patience pour être prof…
J’observe les marmots. Il y en a un qui gigote, un autre qui s’amuse à se coller des gommettes sur le visage, un autre qui tape des chiffres sur sa calculatrice, un autre qui… Bref. Pas très concentrés mais silencieux pour une fois. Je réalise que mes exigences ont terriblement changé. Quand un cours se passe dans le calme, c’est une victoire immense. Et c’est vrai, c’est une victoire…
L’heure suivante, c’est moi qui prends « seule » les Achtung. Une assistante pédagogique m’accompagne, c’est son baptême du feu, elle ne va pas être déçue.
Durant les vingt mètres qui séparent nos deux salles, mes loulous profitent de la moindre occasion pour déconner. J’essaie de gérer au mieux.
Ils sont devant ma porte. J’attends qu’ils se calment. Pas trop longtemps parce que j’entends quelques collègues qui ferment la porte de leur salle, le bruit les dérange et puis mes élèves font les pitres et viennent perturber les leurs. Je les fais entrer. Je les laisse passer devant moi en les regardant droit dans les yeux. Je remarque que Jeannot n’a pas l’air très bien, je le tiens à l’écart et m’apprête à l’interroger. C’est alors que j’entends un grand brouhaha dans ma salle : deux élèves sont en train de se bastonner sévèrement, l’assistante est au milieu, j’ai peur qu’elle s’en prenne une alors je saute dans la bataille avec l’élégance et la rapidité qui me caractérisent ! Zou ! Pendant ce temps le reste de la classe s’est placé en cercle autour de nous, youpi, et les gosses des autres classes rappliquent à toute vitesse pour assister au spectacle… Zut de zut…
J’envoie l’assistante chercher le CPE pour que les deux enfants puissent se causer au calme, le faire en public n’est vraiment pas une bonne idée. Pffff…. Ils sont fatiguants avec leurs combats de coqs….
Les élèves ne sont toujours pas assis. J’attends le silence pour les y autoriser. C’est la règle dans mes cours. « Un cours commence et finit dans le silence ». Grâce à cette géniale règle, me voilà réduite depuis trois cours avec eux à terminer un quart d’heure plus tard et à rater la cantine mais je tiens bon, ils craqueront avant moi. Enfin j’espère !
Le CPE arrive et débarque donc dans une classe survoltée par la bagarre et pas du tout décidée à faire le calme. Il leur fait un petit speech qui a l’air de les calmer un peu. Mais l’un d’entre eux, Orélien, fait le malin. Le CPE prend donc son carnet et y dépose un petit mot. Et repart avec les deux loulous qui s’étaient battus en début d’heure vous vous souvenez ? Moi, j’avais déjà eu le temps d’oublier pourquoi il était là le CPE….
Bien.
Je respire un grand coup, je demande le silence, et, ô miracle, je finis par l’avoir.
Ils s’assoient. Le cours peut commencer.
C’est là qu’Orélien éclate en sanglots, suivi de peu par Jeannot. Aussitôt, chacun y va de son petit commentaire.
Bordel de merde me dis-je en moi-même, je ne vais jamais y arriver !
J’y arrive quand même en envoyant Orélien faire un tour dehors avec l’assistante et grâce à la CPE qui emmène Jeannot. Pfff…. Le cours n’a toujours pas commencé et il reste vingt minutes avant la fin.
Ah ! C’est le retour des deux loulous qui s’étaient battus, on entre et on sort vraiment d’ici comme dans un moulin… Ils font la gueule, ça me va bien. Au moins ils ne causent pas, ils n’insultent pas. Je voudrais bien pouvoir parler à chacun d’eux, chacun d’eux mérite que je lui consacre du temps mais c’est impossible, ils sont vingt (je vous jure que c’est énorme, vingt cas) et…
Zut. Vous savez bien, on n’est pas des superhéros malheureusement. Mais là, ce dont ils ont besoin, ce n’est pas d’une prof de français, il y a tant de choses à régler avant.
Une nouvelle fois, je leur demande le silence.
L’un d’entre eux : « madame, on ne peut pas se calmer, on est les sixièmes Achtung!».
Déjà. Non seulement on les a catalogués mais en plus, eux mêmes, ils se sont enfermés dans des rôles affreux.
Ils ne sont pas dupes.
J’hésite. Est-ce que je leur dois la vérité ?
Quelle vérité, d’abord…
Non, je ne peux pas leur dire cela. Alors je leur dis que je les traite exactement comme mon autre classe de sixième, que je suis le même programme, ce qui est vrai, et que je ne veux plus les entendre dire qu’ils sont des nuls et qu’ils ne réussiront jamais. Je leur affirme qu’ils ont autant de chance que les autres gosses de ce bahut. Que s’ils veulent réussir, ils réussiront à condition qu’ils s’en donnent les moyens.
Je le dis pour celui ou celle qui va peut-être me croire.
Je le dis pour celui ou celle à qui je peux redonner espoir.
C’est possible, c’est mal barré, déjà, mais c’est possible.
Je le dis pour moi, pour me sentir digne encore, pour ne pas avoir honte de moi.
Je me raccroche à cela, ou sinon, je n’ai plus qu’à leur passer des films ou à faire du coloriage avec eux en attendant que ça passe. Bien sûr j’exagère, je ne sais pas bien faire dans la demi-mesure.
Le calme revient.
Ils doivent se présenter à l’oral. Ils sont obligés de crier pour couvrir les sanglots d’Orélien qui est revenu. La CPE ramène Jeannot et m’explique qu’il vient de changer de foyer et que ça se passe mal. Les détails, ce sera pour plus tard, pas le temps de l’écouter sinon là-bas ça va partir en live. Je sens une main qui me tape dans le dos. Je me retourne. C’est Boris, un petit bonhomme qui passe son temps à venir me toucher, il ne peut pas s’empêcher. « Madame, madame, Orélien il pleure parce que son père il le tape quand il y a un mot dans son carnet ! ». Merci Boris, retourne t’asseoir. J’envoie l’assistante et Orélien chez le CPE, faut régler ça avant le retour du petit à la maison, des gosses battus on en a quelques uns, on fait gaffe.
Où j’en étais moi déjà ?…
J’essaie d’expliquer à Barnabé qu’il ne peut pas aller à l’infirmerie parce que l’infirmière n’est pas là, je tente de convaincre Boris que son petit bobo à la tête ne va pas l’empêcher de m’écouter, j’explique à Maurice qu’il ne peut pas aller aux toilettes quand il veut, je demande à Mélodie 1 et Mélodie 2 de cesser de se peindre les doigts avec du blanco, j’assure à Léon que le tatouage que Bob vient de lui coller sur la joue lui va très bien, je…
Pfiouh... C'est pénible les débuts d'année scolaire, faut rien lâcher, rien laisser passer, répéter les règles et tenir bon, tenir bon, tenir bon...
La sonnerie retentit.
Je leur demande de faire le calme.
Ils m’obéissent. (yes !).
Ils s’en vont non sans avoir nettoyé leur table, jeté leurs papiers à la poubelle, rangé leurs chaises et même, c’est pas possible c’est noël !, dit au-revoir…
J’adore ces gosses, ils sont presque impossibles à gérer en groupe mais j’adore ces gosses.
Je dois avoir fait dix minutes de cours, à peine…
Je ne serais pas étonnée si je voyais mon coach arriver maintenant avec une éponge, une serviette et un morceau de sucre. Pendant qu’il essuierait la sueur de mon front, il me dirait : « bravo Tiphaine, tu t’es bien battue ! ».
Je n’aime pas me battre.
Mais je ne me bats pas CONTRE eux.
Je me bats POUR eux.
08 septembre 2008
Le père et l'enfant
Je le croise presque à chaque fois que je viens travailler.
Il a toujours un sourire pour moi.
Il me demande toujours des nouvelles de mes gosses.
Chaque fois, je regarde sa main qui ne tient plus personne.
Chaque fois, je regarde cette main vide puis ce sourire triste.
L’enfant qui n’est plus est toujours suspendu à cette main.
Je le sais. Je crois qu’il le sait aussi.
J’ai envie de les prendre dans mes bras, tous les deux. Le père et l’enfant.
Il travaille au milieu des enfants des autres. D’enfants sans pères. D’enfants perdus.
Il porte sur eux son regard bienveillant, je ne connais pas de regard plus doux que le sien.
Peut-être que dans ses yeux brillent les yeux de l’enfant.
Peut-être que dans son sourire transparaît celui de l’enfant.
Peut-être qu’au bout de cette main désespérément vide vit encore la main de l’enfant.
J’ai envie de les prendre tous les deux par la main. Le père et l’enfant.
Leur dire que je les vois, que je les entends, que je sais leur conversation muette.
Mais je ne dis rien.
Je leur souris, à tous les deux.
Je ne sais rien de plus insupportable que la mort d’un enfant.
Je ne sais rien de plus émouvant que le sourire de ce père et sa main vide qui me poursuivent longtemps.
Je monte dans ma salle de classe.
Ça crie, ça rit, ça hurle et parfois même ça pleure.
Je commence mon cours, le silence s’installe peu à peu.
Tout au fond de la classe, invisible mais présent, un petit bonhomme me sourit.
05 septembre 2008
Plus que 35
C’est leur premier cours de français.
Ils sont là, tétanisés.
S’il y avait une mouche dans ma salle, je suis sûre qu’on l’entendrait voler.
C’est des tout petits petits sixièmes, c’est leur première rentrée au collège.
Ils ont peur, c’est grand le collège, tous ces profs, ces nouvelles matières, les couloirs immenses, changer de salle de classe à chaque heure c’est compliqué, il y a tellement de numéros de salle, et puis tellement de livres dans le cartable, et tous ces nouveaux visages à apprivoiser, toutes ces leçons à apprendre, la cour de récré immense, c’est tellement nouveau et tellement angoissant…
HA ! HA ! HA !
Vous y avez cru, hein ? !
Je vous la fais courte, je suis fatiguée.
Premier cours avec les sixièmes Achtung.
Ils sont vingt. Triés sur le volet. Des cas, on le savait.
Mais pas à ce point, non, pas à ce point…
Je les place par ordre alphabétique. Ils refusent. Pfff… ça commence mal… Je feinte, je réussis à en caser une quinzaine. Restent cinq fortes têtes. Je feinte encore. Je finis par « gagner ». Trente minutes. Ça m’a pris trente minutes. Dès que l’un d’entre eux avait enfin accepté sa place, un autre en profitait pour se faire la malle…
En vrac, maintenant, c’est pas le tout mais c’est le week-end et j’ai l’intention d’en profiter : trois débuts de bagarre, une cinquantaine d’insultes, je n’ai pas réussi à déterminer avec précision le nombre de fois où j’ai demandé le silence, je dirais environ 519 fois, nous sommes deux adultes, mais ça ne suffit pas, faudrait que j’engage deux ou trois molosses si je voulais vraiment être sûre de réussir à avoir le calme, ils ne savent pas rester en place plus de dix secondes, ils se lèvent, parlent sans arrêt, ils oublient assez vite ma présence, réussir à obtenir d’eux qu’ils prennent un stylo et qu’ils en fassent autre chose qu’un instrument de musique ou de torture relève de l’exploit, ils ont onze ou douze ans « édemi », pas un n’a deux parents qui travaillent, la plupart ne sait même pas ce que peuvent bien faire leurs parents, ils veulent être militaire, faire la guerre, être gendarme ou démineur, ils sont agressifs, dès la première heure, et dès la première heure moi aussi j’ai peur…
Peur de passer mon année à faire tout sauf ce pour quoi je suis formée et payée : enseigner.
C’est ma cinquième année dans le joyeux monde de la ZEP. C’est la première fois qu’un premier cours se passe aussi mal. Oh, bien sûr, les petits sont gardés, y’a pas eu de mort, même pas de blessé…
Est-ce vraiment à cela que sert notre école ?
Plus que 35 semaines de cours…
03 septembre 2008
Journal de pas-zep
Le texte qui suit est édifiant, il s'agit du témoignage d'un collègue sur sa rentrée dans un établissement ordinaire.
C'est pour ça que j'ai décidé de le publier ici.
Pour montrer par l'exemple l'importance cruciale d'une bonne administration de l'éducation nationale.
Pour éclairer un peu ceux qui pensent que les profs sont responsables de tout ce qui va mal...
Où l’on apprend que même dans un collège de pas-zep,
ça peut être le bordel si le principal-adjoint s’en mêle.
Préambule :
Avant d’entrer dans le vif du sujet de notre rentrée mouvementée, une petite indication concernant le personnage principal (adjoint) : lorsque qu’il nous distribue une information quelconque, on sait qu’on peut la jeter à la poubelle sans la lire, car il y aura forcément plus tard un rectificatif…
L’une des tâches qui me paraît le plus complexe dans leur métier, c’est de confectionner pour le 1er septembre autant d’emplois du temps (EdT) qu’il y a de professeurs et de classes, et que tous ces emplois du temps soient compatibles entre eux, que ce soit en termes d’horaires ou de salles. Connaissant le personnage (principal (adjoint)), nous savions déjà que cette rentrée serait le bordel. Nous imaginions un EdT où nous aurions à enseigner une discipline pour laquelle nous sommes totalement ignares, 1 heure de cours à 8h et la suivante à 17, etc … Nous ne savions pas où serait le bug mais nous savions qu’il y aurait un bug.
Lundi 1er septembre, 11h
Je consulte enfin l’EdT tant attendu. Première surprise : une bonne ! Il est compact, me laissant 2 journées de libres par semaine, même si ce ne sont pas exactement les jours demandés. Tant pis pour les W.E. à rallonge qui m’auraient permis de rejoindre l’âme sœur ! Une deuxième lecture plus attentive me laisse pensif : tous mes cours sont dédoublés.
Petite parenthèse technique pour les malentendants : un cours dédoublé est un cours que l’on ne fait qu’avec une moitié de classe entière, ce qui facilite certains apprentissages comme les TP de langues ou de sciences. Cela signifie que si pour une classe entière une heure de cours est dédoublée, chaque élève suivra une heure de ce cours mais le prof en fera deux (une pour chaque demi-classe, cqfd). On distingue donc pour un même cours les heures-élèves, définies par le programme, et les heures prof qui varient en fonction du nombre d’heures dédoublées. Il te faut également savoir, cher lecteur-pas-prof qui commence à avoir le crâne qui chauffe, que l’on ne dédouble les cours que pour les classes dont l’effectif dépasse les 20 élèves. Fin de la parenthèse technique
Je consulte mes listes d’élèves. C’est bien ce que je pensais : aucune de mes classes ne dépasse les 20 élèves. Il n’y avait donc aucune raison de dédoubler mes cours.
Je reconsulte mon EdT et je fais le compte des heures-prof : elles y sont. Par contre, mes cours devant être faits en classe entière ont tous été dédoublés. On est donc loin du compte des heures-élèves pour chaque classe. Par exemple, j’ai une division ou je dois faire 3 heures en classe entière. Sur mon planning apparaissent 1h30 pour une demi-classe suivies d’1h30 pour l’autre demi-classe. J’ai donc bien mes 3 heures-prof mais chaque élève n’a que 1h30 de cours par semaine au lieu de 3 !
C’est pas compliqué me direz-vous : il suffit de gommer sur l’EdT les mentions « groupe 1 » et « groupe 2 » et de faire comme si c’était en fait des heures en classe entière. Bon d’accord, ça fait 3 heures d’affilée avec les mêmes élèves, ce qui n’est pas, pédagogiquement parlant, la meilleure solution, mais bon, faut pas chipoter non plus ! Oui, mais là où ça se complique, c’est que les cours dédoublés fonctionnent en doublette avec un autre prof.
Brève deuxième parenthèse technique pour les infortunés non-profs sur le système de la doublette : pendant qu’une demi-classe fait cours avec un prof, l’autre demi-classe fait cours avec un autre prof. Puis ensuite, ils échangent. Fin de cette deuxième parenthèse technique.
Ainsi donc, si je prenais tous ces élèves pendant 3 heures, l’autre prof avec qui je fonctionne en doublette se retrouverait sans élèves !
Une autre solution me direz-vous : s’il me manque la moitié des heures élèves, on-n’a-qu’à me les rajouter et hop ! le tour est joué (et en plus je travaillerais plus pour gagner plus, gnark gnark, gnark !). Petit souci : j’ai atteint mon quota maximum d’heures, et quand bien même on pourrait me rajouter des heures sup’, le super-loto ne suffirait pas à me les payer vu que le principal adjoint a fait la même erreur sur toutes mes classes.
Je vais en parler au Grand Organisateur (non, non, je ne parle pas de Xavier Darcos, il s’agit bien sûr du héros du jour, celui-là même dont j’évoque les exploits depuis le début de ce trop long billet et je peux vous assurer que ce n’est pas fini). Je lui soumets le problème, un peu curieux d’entendre ses explications. Il fronce le sourcil puis, inspiré, me lance : « hé bien on va régler ça ! » Puis dans un radieux sourire : « vous allez voir, c’est magique ! ». Il se retourne vers son ordinateur, pianote, puis déclare : « il suffit de faire ça, puis ci et alors ….tiens ! ah bah non, ça ne peut pas marcher. Bon, alors, peut-être qu’en faisant comme ça puis comme ci …Ah bah non, ça n’est pas non plus possible. Bon, redites-moi tout ça, je vais le noter et je verrai ça ensuite. » Et le même scénario s’est ainsi répété autant de fois que j’ai de classes. « C’est magique ! » pensais-je en jouant des coudes pour me faufiler à travers le kilomètre de queue de professeurs mécontents qui attendaient devant sa porte.
Mardi 2 septembre, 13h50
Je suis professeur principal de la 4ème « houx, houx ». Je suis donc chargé à ce titre d’accueillir les élèves en cette journée de rentrée. Je photocopie les EdT pour les élèves (inutile de le leur dicter puisqu’il est faux) puis je me dirige confiant vers le lieu de rendez-vous. Je passe devant le sécrétariat de Wonder Bras - car il a tout dans les bras (non, non, je ne parle pas de Xavier Darcos, il s’agit bien sûr du héros du jour, celui-là même dont j’évoque les exploits depuis le début de ce trop long billet et je peux vous assurer que ce n’est pas fini) lorsque je vois quelques collègues et la sécrétaire elle-même qui se bidonnent en me voyant arriver. « En fait, vous n’êtes plus professeur principal de la 4ème « houx, houx ». Le principal-adjoint s’était trompé, il avait interverti votre classe avec celle de Mme Myrtille. Vous êtes en fait professeur principal de la 4ème « Tuc » »! Après quelques péripéties, je retrouve la classe de Mme Myrtille. Je frappe à sa porte, puis j’annonce : « bonjour ! je suis votre nouveau professeur principal depuis 10 minutes ! ». Elle me regarde, ahurie. Evidemment, elle n’était pas au courant.
Plus tard, je discutais avec quelques collègues.
Avec l’un :
- Bon, comment on fait jeudi, tu es en doublette avec moi, mais on va quand même pas couper la classe en deux, ils ne sont que 16.
- Le principal adjoint m’a dit de suivre cet emploi du temps à la lettre tant qu’il n’avait pas sorti un corrigé.
- Il est au courant qu’avec ce système les élèves ne feront que la moitié de leurs heures dans la semaine ?
- Je ne sais pas, mais en tout cas, c’est ce qu’il m’a dit.
Avec l’autre :
- C’est toi le professeur principal de la 3ème « glue » ? Comment est leur EdT ?
- Le mardi après-midi, ils ont 4 heures à suivre avec Mme Perruche, ils passent en suite les 4 heures du mercredi matin en maths puis le jeudi matin, ils décompressent avec 4 heures d’affilée avec Mr Bou. Quand au vendredi soir, ils finissent à 18h alors que c’est une classe où l’on a concentré les internes dont la majorité ont des trains entre 17 et 18h. Le prof concerné par ce créneau horaire espère pouvoir compter sur un tiers de ces effectifs.
Encore avec un autre:
« T’as vu ça ? ». Je regarde. Tiens. Un emploi du temps où les élèves ont 9 heures de cours dans la journée sans avoir une seule pause à midi. Intéressant
Et puis, fatalement, je finis par entendre : « Non mais ça ne va pas du tout ça, on ne peut pas faire la rentrée dans ces conditions. On devrait se barrer et revenir quand ce sera réglé. C’est ce qu’ils ont fait au collège « Poirot » l’année dernière, et ils ont eu raison ! Regarde moi ça : les collègues sont en train de se mettre d’accord entre eux pour savoir qui fera cours sur tel créneau horaire où il a prévu une doublette de profs pour une classe non dédoublable ! ça devient n’importe quoi ! »
Plus tard, j’attendais devant la porte de Power-Man (non, non, je ne parle pas de Xavier Darcos, il s’agit bien sûr du héros du jour, celui-là même dont j’évoque les exploits depuis le début de ce trop long billet et je peux vous assurer que ce n’est pas fini) pour soumettre de nouvelles doléances. La porte était entrouverte et j’entendais la conversation qu’il entretenait avec une autre personne de l’administration :
- Ah mais oui, je comprends, c’est très grave cette erreur : il n’y a pas le compte d’heures-élèves dans cet emploi du temps que j’ai préparé !
- Euh… oui, c’est pour ça que je vous dis qu’il faut le corriger sur ce créneau là.
- Ah d’accord ! Bon alors, je vais sélectionner ce bloc horaire puis je vais le valider.
- Euh… plutôt que de sélectionner les heures les unes après les autres, vous pouvez toutes les sélectionner en même temps en appuyant sur la touche CTRL.
- Ah d’accord !
- Euh… ne lâchez pas le doigt sinon ça ne marche pas.
- Ah d’accord !
Je pensais que notre supérieur hiérarchique n’avait qu’un problème d’utilisation des logiciels d’EdT ; c’est bien pire que cela : Power Man en est encore à apprendre à se servir du clavier !
Allez, une dernière petite anecdote : j’étais censé accueillir mes 25 élèves dans une classe qui ne comptait que 16 chaises et tables.
Les élèves de 4ème commencent à connaître l’établissement mais que doivent penser les petits 6ème qui viennent d’arriver ?
Et le principal qui s’étonne de voir les élèves fuir son collège …
J’ai l’impression de servir à bord d’un navire dont le Grand Timonier (non, non, je ne parle pas de Xavier Darcos…bon, OK, j’arrête là) dont le Grand timonier, donc, essaie de colmater
les fuites en donnant des coups de hache dans la coque.
En partant ce soir, je m’étonnais qu’il n’ait pas encore pété les plombs. Il voit depuis deux jours une file ininterrompue de profs mécontents, il a sur le dos la pression des parents, du principal, des élèves … Il doit bien se rendre compte qu’il y a beaucoup de choses qui ne fonctionnent pas, qu’il est lent et inefficace avec l’inévitable sangsue informatique dont il aimerait bien se passer mais qu’il n’arrive pas à apprivoiser. Mais comment fait-il ? Comment arrive-t-il encore à sourire et à plaisanter avec les personnes qui défilent dans son bureau ? Comment et-ce qu’il expulse tout ça quand il revient chez lui le soir ?
Si ce n’est pas un sérial–killer, il doit au moins avoir l’un de ces gros sacs remplis de sable sur lesquels les Rambo s’entraînent.
Je ne vois que ça.