11 octobre 2008
15 journées
Le CPE a lancé un défi à ses lecteurs. Décrire la journée du 10 octobre, en particulier les tranches horaires 10h-13h, et 17h-20h.
Voici la liste des participants à ce défi.
Bbk-mel , Mebahel , Cpechou , Acharat, Ed , Axel , Garfield , Hergeloffeni , Stéphanie F., Crybabycry , Doc-DocPascale , Ange-étrange et Le CPE.
Bonnes lectures !
Je me lève, je ne me bouscule pas et pourtant je devrais ! C’est comme ça tous les matins, j’ai du mal à me lever, je crois bien que je suis née comme ça, même en vacances, je rechigne à quitter le lit.
Je suis devant ma glace, j’essaie de me composer un visage à la fois sévère et avenant, ce qui n’est pas une mince affaire. Avec la pince à épiler, je supprime les poils sur lesquels les schtroumpfs risqueraient de bloquer pendant des heures. A quoi peut parfois tenir la réussite d’un cours… Un poil au menton, une braguette ouverte, une bretelle de soutien-gorge qu’on devine et on en perd au moins la moitié…
J’avale mon thé accompagné de deux petits gâteaux à la cannelle en écoutant France inter et puis je saute dans ma voiture. Il me faut presque trente minutes pour atteindre mon collège, j’aime bien ce temps-là, c’est celui qu’il me faut pour me faire progressivement à cette idée, tout doucement…
J’arrive à la récréation de 10h30. Quelques schtroumpfs me saluent, je leur rends leur bonjour en souriant. Je crois bien que certains m’appellent madame politesse, tant mieux.
Premier réflexe : l’ouverture de mon casier. J’y découvre une assiette remplie à ras bord de pâtisseries de l’Aïd. Un gamin les a déposés à mon attention hier soir. C’est tellement mignon…
Mes collègues sont en train de boire leur café, je me mêle à leur discussion en prenant bien soin de fuir ceux qui parlent des élèves, j’aime pouvoir commencer la journée en douceur. L’un d’entre eux explique comment il a perdu 1500 euros mercredi matin en répondant France Inter à la question suivante : quelle est votre radio préférée ?
Je passe pour une extra-terrestre quand je leur révèle qu’on m’a posé la même question il y a quelques années et que, connaissant la réponse attendue, j'ai malgré tout répondu France Inter. On ne m’achète pas.
La sonnerie retentit.
Je vais chercher mes élèves, les sixièmes Achtung. Dix minutes avant de réussir à les faire ranger deux par deux en rang dans la cour. Il faudra l’intervention du principal adjoint pour y arriver. Cette classe est désespérante.
Il faut ensuite tenir une heure trente. C’est difficile. Insupportable par moments. Certains sont incapables de rester concentrés plus de cinq minutes ce qui est déjà un miracle. Nous corrigeons un contrôle que je leur rends. Curieusement, l’un d’entre eux se met à pleurer à cause de sa note. Je ne m’attendais pas à ça venant d’un petit loulou dans son genre. Il veut absolument refaire l’évaluation. Je lui propose de la refaire la semaine prochaine. Il continue à pleurer au milieu du vacarme ambiant. Si seulement ils pouvaient s’arrêter, juste un peu, ne plus avoir à menacer, à punir, à réclamer le silence cent fois, mille fois. J’aimerais pouvoir en rire, je ne le peux pas.
C’est avec soulagement que j’accueille la fin du cours. Une fripouille reste en classe avec moi, un peu plus longtemps, il n’a pas eu le temps de copier la leçon qui est au tableau. Il en est hélas incapable, ça fait une heure qu’il s’escrime sur dix mots. Je le laisse partir, je lui donne le week-end pour le recopier sur le cahier de son copain. Une heure trente de cours, dix lignes dans le cahier, un élève qui passe à l’oral dans l’indifférence générale, des cris, des objets lancés, des enfants, oh, comment dire tout cela que j’ai déjà dit. De pauvres gosses, ascolaires, déconnectés, azimutés, tellement loin de moi, de l’école, de la société.
Il y a tant à faire et nous pouvons si peu.
Il est midi trente, un de nos assistants pédagogiques offre l’apéro en salle des profs pour fêter son départ. Quand on lui demande ce qu’il retiendra de son séjour parmi nous, il répond en souriant « je sais maintenant que je n’aurai jamais d’enfants ». Il plaisante. A moitié seulement.
Je déjeune d’un sandwich, pas envie d’aller à la cantine retrouver un monde que j’ai chaque jour un peu plus envie de fuir. Je lutte depuis ce matin pour ne pas repartir, envie de tout laisser tomber, de cesser la comédie du prof.
Je remets le masque pourtant. Cours de 14 à 17 heures, sans problème particulier, ça fait du bien de travailler avec des élèves plus « classiques ». Je rends à Armand le touperouaire qui contenait jadis les petits gâteaux que sa mère avait préparés pour moi la semaine dernière, il me sourit, et en sort un autre de son sac, tout aussi gigantesque ! Miam ! Je sens que je vais me régaler ce week-end !
A la récré, deux anciennes élèves déboulent dans ma salle.
- Bonjour madame ! Vous faites toujours français ?
- Pas du tout ! Français c’était l’année dernière. Cette année je fais maths !
Mes élèves pouffent mais ils abondent dans mon sens.
Les schtroumpfettes ne se démontent pas :
- Dommage ! On aurait bien voulu vous avoir, nous, en maths ! Et pourquoi vous nous faites pas des cours de maths d’abord ?
- Parce que de temps en temps il faut que je dorme.
- Hin, hin, hin…
Elles s’en vont en ricanant. L’an dernier, en sixième, elles auraient pouffé. Mais ce sont des grandes maintenant !
Pendant la dernière heure, nous avons fait lecture, leur moment préféré, chaque jour ils me demandent avec espoir : «on fait lecture aujourd’hui madame ?», aujourd’hui enfin je réponds oui. «On va lire les orphelins ? Vous allez nous raconter la suite ?». Oui. La suite. Ils sourient, ils se passionnent, ils s’interrogent, ils m’interrogent, certains ont la larme à l’œil, d’autres font semblant de ne pas suivre mais je sais bien qu’ils n’en perdent pas une miette. Je pourrais presque n’être prof que pour ces moments-là.
Moments bénis…
A la fin de l’heure, trois petites restent pour bavarder. Elles sont venues me dire qu'elles aussi elles sont orphelines. Elles ont un sourire triste, comme si elles me faisaient cadeau de la confidence.
Je le prends comme un cadeau et je leur offre mon sourire et mes mots, tout doux, comme pour les apaiser.
Elles repartent en riant dans le couloir.
Voilà. La semaine est finie. Il est 17 heures. Je ne vais pas partir tout de suite, je ne peux pas partir de suite. Je vais décompresser avant de retrouver les miens.
Comme tous les vendredis, je discute avec l’agent de service qui nettoie la salle des profs. Les profs sont comme les élèves, faut pas croire, sont pas tous bien élevés à en juger par les tasses sales qui jonchent l’évier, les mégots par terre, les papiers gras, les trognons de pommes abandonnés à côté des ordis et tout ce qui traîne un peu partout…
17 heures 45, je monte dans ma voiture. Il me faut presque trente minutes pour rejoindre ma maison (z’avez vu, c’est logique !), j’aime bien ce temps-là, c’est celui qu’il me faut pour me détacher progressivement de ce qui m’oppresse, pour évacuer la tension, essayer de libérer tout ce qui a été contenu toute la journée, tout doucement…
Ce temps est hélas rarement suffisant. On n’oublie pas aussi facilement ce dont je ne veux plus parler, ce dont je ne peux plus parler. Assez.
Je me chauffe doucement au soleil, fais des câlins avec ma fille (j’ai enfin trouvé une méthode imparable pour me faire câliner par cette ingrate, il me suffit de lui déclarer d’un ton fâché : "Ah non ! Surtout pas de bisous ! Je déteste les bisous !"), tente de savoir ce que mon fils a fait à l’école (je n’ai à ce jour aucune méthode tout court pour y parvenir !), discute avec mon homme du repas du soir.
C’est tout vu.
On commande une pizza.
Il est vingt heures déjà.
Le temps passe toujours plus vite le week-end, allez savoir pourquoi…
Commentaires
Merci pour avoir écrit cette journée :-)
Le 'masque' dont tu parles je comprends tout à fait...je croisd que ceux qui me connaissent /m'ont connue ne peuvent aps imaginer 'qui' je suis quand je fonctionne dans ma peau d'instit.
Au fait: des enfants qui refusent de raconter leur vie à l'école, c'est hyperfréquent: ils considèrent que c'est leur monde à eux...
Sympa !
Ah tiens, encore un fils qui ne raconte rien... Je n'arrive pas non plus à m'y résigner !
Bon, alors on ne parlera pas d'élèves, mais peut-être de ces 30 minutes de trajet. J'ai connu cela aussi en début de carrière et c'était très agréable ce petit sas, d'autant plus que j'étais alors dans une région verdoyante et presque à la campagne.
D'accord aussi pour les prof aussi mal élevés que certains élèves... par contre, ici, aucun agent de service ne s'occupe de la salle, la concierge est censée s'en occuper mais elle ne fait que le strict minimum. Du coup, deux ou trois collègues se dévouent en pestant jusqu'au jour où plus personne ne veut le faire et... heureusement que les vacances arrivent souvent, sinon ce serait vite repoussant !
Bon week end éclair à toi et à ton petit monde.
Encore une journée bien remplie !
Ces z'enfants tout de même c'est quelque chose des fois.
Les notres comme ceux des z'autres.
C'est les trois petites de l'après midi qui font que tu supportes les 6ème Achtung du matin ?
J'adore ton récit.
J'adore aussi les gâteaux, mais mes petits musulmans ne m'en ont pas apporté... Au lycée les élèves s'estiment trop "grands" pour faire des cadeaux. C'est dommage.
Je vais bientôt alpaguer une élève que j'ai soutenue et engueulée pendant deux ans, qui a réussi à passer en S, et qui me croise en me toisant comme si elle ne me connaissait pas.
Au collège on m'appelait Supradyne.
C'est toi la prof en or !?
Deux astuces
Je n'en reviens pas que personne ne sache comment savoir ce que font nos rejetons à l'école !
Essayez ces deux astuces :
a) Au lieu de demander ce qu'ils ont fait EUX, leur demander ce qu'on fait LES AUTRES. A mon avis il leur est plus facile de décrire ce qu'ils ont vu que ce qu'ils ont vécu.
Bien entendu si Les autres on lu Blanche Neige, il est facile de savoir ce que le sien a fait...
b) Une autre astuce, hyper puissante, et qui marche aussi avec les adultes. Essayer ! Incroyable.
A l'enfant qui dit "J'sais pas" rétorquer :
" SI TU SAVAIS, ce serait quoi ?"
Vous serez surpris du résultat...
Bon week-end à tous, avant que l'automne arrive pour de bon.
Pas mal Randall :-)
Sauf que dans ma classe, et p'tet ben dans d'autres, ils ne font pas tous la même chose le même jour ou au même moment.. et le décalage temproel à ces âges là, ça modifie la donne.
Mebahel : Oui, je sais que c'est fréquent, ça ne m'inquiète pas!
MamanCélib : C'est pas l'adjectif que j'aurais employé mais tu as peut-être raison finalement!
axel : Merci !
Le CPE : Quelque chose, oui ! Quelqu'un aussi !
BBK.mel : Ce qui fait que je supporte les Achtung? Mais je ne les supporte pas, et c'est bien ça le problème ! Mais, ce qui me fait tenir, en effet, c'est le reste des cours, d'ailleurs, ce n'est pas tant les élèves d'Achtung pris individuellement que j'ai du mal à supporter mais le groupe de 20 furieux !
Ed : Supradyne est un très joli surnom, j'espère que tu en es fière!
Acharat : En or? Non ! Mais j'aimerais bien, ça arrondirait mes fins de mois!
Randall :Je n'ai pas dit que je ne savais pas, j'ai dit que je n'avais aucune méthode imparable, c'est différent, j'improvise chaque jour ! Mon fils a tendance à se livrer quand on ne lui demande rien, je suis donc patiente. En général, je raconte ma journée, et de m'entendre, ça lui donne envie. Ce n'est pas imparable, parfois ça ne marche pas, mais je respecte également sa réserve. J'essaierai ton "si tu savais, ce serait quoi?", ça me plaît beaucoup !
Hey ! Moi aussi y'a un élève qui m'a apporté, à la récréation, un plat entier de gateaux arabes. Je n'en n'avais jamais goûté. Huuuuuummm comme c'est bon !
Mon fils aussi ne me raconte pas sa journée. C'est comme ça je m'y suis faite.
Je prends ma tasse, mon sucre et ma cuillère parce que notre salle des maîtres ressemble à la vôtre.
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=66228&pid=10907497
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :