Une fois n'est pas coutume, je publie là un billet du 5 novembre 2005. Je n'en changerais hélas pas une seule ligne.

Et les braves gens de se demander pourquoi les banlieues brûlent…

     Je me souviens avoir défilé au milieu de banderoles sur lesquelles était inscrit : "L’école n’est pas une marchandise". Je me souviens l’avoir scandé, moi qui suis si souvent muette pendant les manifestations. Je me souviens avoir espéré que l’on nous comprendrait ou au moins que l’on nous croirait. Je me souviens avoir entendu les informations le soir même : "Les professeurs manifestent pour la revalorisation de leurs salaires"…

     L’école est une marchandise.

     Quand t’as pas le sou, tu fais pas le difficile, tu vas au restau du cœur, tu prends ce qu’on te donne. Quand t’es né là où il faut, dans un centre ville bien propret, à l’abri de la racaille, tu vas chez Fauchon te délecter d’un sandwich (au foie gras), pour montrer que tu le comprends, toi aussi, le peuple. Les mômes qui vont dans mon bahut y prennent ce qu’ils peuvent. Un peu d’humanité, on n’est pas des chiens n’est-ce pas?, et des miettes de savoir. Et l’on s’étonne qu’ils aient encore faim ? Et l’on s’étonne qu’ils fassent la " fine bouche " ? Et l’on s’étonne qu’ils refusent de bouffer les restes qu’on veut bien leur donner ? Ah ! Les pauvres ne sont plus ce qu’ils étaient… Mais autrefois, les pauvres, ils pouvaient encore rêver à ce qu’on appelait " la promotion sociale par l’école ". Autrefois, mes parents pouvaient quitter leur condition de fils et fille d’ouvriers. Autrefois, les gosses croyaient les maîtres qui leur disaient : "si tu travailles bien à l’école, tu réussiras, tu iras loin !".

     L’école est une marchandise

     L’école est une marchandise et c’est moi qui la sert, le sourire aux lèvres. Pourquoi? Je ne peux pas cesser de leur donner à manger, je sais qu’ils ont faim, je fais ce que je peux pour leur servir de l’amélioré, du délicat, de l’exotique, presque. Je voudrais ne pas baisser les bras, ne pas démissionner, lutter de l’intérieur. Mais j’ai parfois tellement honte de moi dans mon uniforme de chez Mac Do…

     Imagine un instant que tu es né à Clichy Sous Bois ou dans n’importe quelle autre ville délaissée ou banlieue de France, là où les bus ne passent plus, là où le chômage dépasse les 25 pour 100. Imagine un peu ce qu’on te répond lorsque tu cherches un stage ou un boulot, que t’as mis tes plus beaux habits et que t’as dit " bonjour-monsieur-s’il vous plaît-monsieur" et que tu dois " avouer " de quel collège tu viens.

     Imagine un instant que tu vois passer Sarko sous les boucliers-valises en Kevlar, qu’il promet aux habitants de la cité de "les débarrasser des voyous" et "de la racaille", et promet encore de "nettoyer au Kärcher" la Cité des 4000 et toutes celles qui y ressemblent. Sarkozy à Argenteuil qui lève la tête et lance: "Madame, je vais nettoyer tout ça ! "…

     Imagine un instant que tu es né là-bas. Imagine un instant qu’il n’y a pas d’avenir pour toi dans ces lieux et que tu n’as pas l’argent qu’il faudrait pour acheter une jolie maison avec le jardin et les roses qui vont bien, en plein centre ville. Imagine que tes parents ne peuvent pas s’installer près du lycée Henri IV ! Imagine que tu n’as plus aucun espoir, que tu as parfaitement compris que le bac de ton bahut, si tu vas jusque là, ne sera jamais le même que celui qu’auront les enfants des élites.

     Imagine un instant que tu n’en peux plus. Que tu n’en peux plus d’être humilié, d’être méprisé ! Que te reste-t-il pour te faire entendre d’une société qui est devenue sourde et aveugle ?

     Et c’est si beau, une ville qui brûle, la nuit…