Je n’ai jamais aimé le mot fin, alors je ne le dirai pas.
J’ai dit beaucoup, mes joies, mes fiertés, mes colères, ma honte aussi.
Ma rage.
Le dire encore serait répéter, je n’en ai plus le courage.
Je n’en vois plus le sens.
Dans un collège perdu de France, là où les ministres et les journalistes n’ont jamais mis les pieds, des adultes essaient de transmettre quelque chose qui ne se mesure pas à des élèves qui sont des enfants.

Des enfants que j’aime.

 

L'ascenseur pour l'évasion

    Dans le fond de ma classe, une armoire grise en fer.
  Dans l’armoire grise en fer, des livres, des manuels, des cahiers, des photocopies, des classeurs de cours, des affiches usées, d’anciens exposés, des feutres colorés, des objets trouvés attendant leurs propriétaires, scotchées aux parois les photos d’un calendrier Tahitien de l’année 1998 et puis des dictionnaires. Vingt vieux dictionnaires, des frères, tous pareils et tous différents.
    Certains survivent mieux que d’autres. Ils ont presque fière allure et dénotent un peu. Ce sont ceux qui partent les premiers.
    D’autres, moins chanceux, font peine à voir avec leurs couvertures chancelantes, leurs pages cornées, leurs tranches graphitées… C’est la page 347 qui a le plus de succès, celle qui montre le schéma du corps humain, sans les vêtements, comme disent mes élèves. Le plus souvent, elle est recouverte d’annotations subtiles visant la plupart à baptiser les corps féminin et masculin. « Venez voir madame ! Gertrude elle est toute nue dans le dictionnaire ! » La première fois qu’ils ont le droit d’aller chercher le dictionnaire pour y trouver des définitions, je les vois se plonger dedans, fascinés, attirés comme des aimants par la page 347 ! Certains, de peur d’être surpris dans leur contemplation, cachent l’objet du délit sur leurs genoux mais ils ne peuvent dissimuler leur regard perplexe, amusé, gêné…
Comme ils sont surpris d’avoir sous les yeux un livre dans lequel on peut trouver des corps nus ! Et ce n’est même pas interdit ! Il suffit d’aller chercher une définition et de passer incidemment par la page 347 !
D’autres pages ont leurs fans inconditionnels, celle des drapeaux, celle des pays, celle des animaux, celle des oiseaux, celle des dauphins.
Curieusement, la page « cancre » ne trouve pas d’amateurs..
  Ils ne savent pas à quel point ils me font plaisir quand ils voyagent ainsi dans les pages du dictionnaire. Quel bonheur de les observer en pleine fuite.
    Le dictionnaire, l’ascenseur pour l’évasion.
  Aujourd’hui, ils doivent trouver les définitions de plusieurs mots appartenant au vocabulaire de l’espace et du temps pour réussir à faire leurs exercices. Ils travaillent dans une relative autonomie ce qui veut dire qu’ils passent leur temps à venir me voir à mon bureau pour que j’explique à nouveau les consignes :
- Madame ? C’est l’exercice trois qu’il faut faire ?
- Qu’est-ce que tu as écrit sur ton cahier ?
- Euh… Exercice trois !
- Bien !
- Mais c’est quelle page madame ?
- Qu’est-ce que tu as écrit sur ton cahier ?
- Après exercice trois ?
- Oui…
- Euh… Exercice trois page 238 madame !
- Bien !
- Mais, j’ai presque fini ma page là, comment je fais ?
- Tu tournes la page !
- Madame, c’est pas grave si j’écris en noir, mon stylo bleu il a plus d’encre ?
- Non…
- Qu’est-ce qu’on fait quand on a fini l’exercice trois madame ?
- Tu as fini ? !
- Oui !
- Tu as répondu à toutes les questions ?
- Il y a plusieurs questions ? Ah oui ! J’avais pas vu !
- Hein ! Y’a plusieurs questions madame ?
- Dis donc, Barnabé, ton exercice, tu crois qu’il va se faire tout seul ? !
- Madame, j’ai pas compris ce qu’il faut faire ! Vous pouvez venir m’expliquer ?
    Bref, ils travaillent donc dans une autonomie toute relative !
Pendant que je passe de l’un à l’autre, que je tente de gérer les bavardages, que je règle les problèmes d’intendance du cahier et des stylos de différentes couleurs, j’aperçois à plusieurs reprises Marcel se diriger vers mon armoire en fer, prendre un dictionnaire, le consulter, le ramener puis en prendre un autre. J’observe son manège et me rends compte qu’il passe en revue méthodiquement les vingt exemplaires de la série.
Intriguée, je finis par lui demander une explication.
- Madame, je cherche le mot «fugitif», il est dans aucun dictionnaire pour le moment !
- Il t’en reste combien ?
- Cinq madame !
- Bon courage…
- Merci madame !

Du courage, il va nous en falloir, je crois…

    Surtout, ne jamais oublier que ce sont encore des enfants.
Dans le fond de ma classe, une armoire grise.
Dans l’armoire grise, vingt dictionnaires en deuil.
Vingt « fugitif » se sont faits la malle…