journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

04 octobre 2008

Fin de partie

Henri a la main sur la porte. Je viens de lui dire de ne pas s’en aller.
Il ne m’écoute pas, il sort.
Je le rattrape et le tiens par la main.
Alors Henri fait exactement la même chose que ma fille.
Qui a deux ans.
Il se jette par terre et s’étale de tout son long.
Ses pieds se mettent à battre le sol rageusement.
Je ne me laisse pas décontenancer, je lui tiens toujours la main.
Je tire doucement l’enfant, il glisse silencieusement le long du couloir.
C’est là que j’aperçois Eglantier qui fait cours en face de moi porte ouverte. Le professeur et ses élèves sont en train de nous observer dans un silence médusé.
Vingt paire d’yeux nous fixent sans un bruit.
Je ne me démonte pas, je leur balance un sourire.
Et je continue ma lente course, faisant mollement glisser mon petit homme récalcitrant jusqu’au pas de ma porte, puis à l’intérieur de ma salle de classe.
L’enfant vient se lover sous sa table.
Je lance un dernier sourire à mon public et referme doucement la porte.
Fin du spectacle.

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08 septembre 2008

Le père et l'enfant

Je le croise presque à chaque fois que je viens travailler.
Il a toujours un sourire pour moi.
Il me demande toujours des nouvelles de mes gosses.
Chaque fois, je regarde sa main qui ne tient plus personne.
Chaque fois, je regarde cette main vide puis ce sourire triste.
L’enfant qui n’est plus est toujours suspendu à cette main.
Je le sais. Je crois qu’il le sait aussi.
J’ai envie de les prendre dans mes bras, tous les deux. Le père et l’enfant.
Il travaille au milieu des enfants des autres. D’enfants sans pères. D’enfants perdus.
Il porte sur eux son regard bienveillant, je ne connais pas de regard plus doux que le sien.
Peut-être que dans ses yeux brillent les yeux de l’enfant.
Peut-être que dans son sourire transparaît celui de l’enfant.
Peut-être qu’au bout de cette main désespérément vide vit encore la main de l’enfant.
J’ai envie de les prendre tous les deux par la main. Le père et l’enfant.
Leur dire que je les vois, que je les entends, que je sais leur conversation muette.
Mais je ne dis rien.
Je leur souris, à tous les deux.
Je ne sais rien de plus insupportable que la mort d’un enfant.
Je ne sais rien de plus émouvant que le sourire de ce père et sa main vide qui me poursuivent longtemps.
Je monte dans ma salle de classe.
Ça crie, ça rit, ça hurle et parfois même ça pleure.
Je commence mon cours, le silence s’installe peu à peu.
Tout au fond de la classe, invisible mais présent, un petit bonhomme me sourit.

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13 mai 2008

La fin détend


" Et ils vivèrent heureux

jusqu’à la faim des temps …"

- - - - -

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25 mars 2008

Rencontres parents-profs

C'est un lieu commun de dire que quand on voit les enfants, on voit les parents.
Et pourtant...

Il y a celui, bon élève, qui m'explique comment il passe deux heures chaque soir à faire réviser son enfant.
Il y a celle qui n'ose pas me regarder.
Il y a celui qui ne comprend pas un traître mot de ce que je lui dis mais essaie de jouer le jeu en hochant la tête un peu au hasard.
Il y a celle qui ne veut pas comprendre.
Il y a celui qui donne une baigne à son fils, histoire de montrer qui fait la loi.
Il y a celle qui me demande si sa fille est une idiote et l'humilie sans pudeur.
Il y a celui qui est persuadé que c'est de sa faute.
Il y a celle qui sait que c'est de la mienne.
Il y a celui qui m'explique comment faire mon métier (en voie de disparition - le parent, pas le métier, quoi que...)
Il y a celle qui fait coucou à ses copines qui sont devant la porte et n'écoute pas ce que je lui dis.
Il y a celui qui est venu chercher les compliments et qui rosit de plaisir.
Il y a celle qui compte, qui calcule au demi-point près.
Il y a celui qui a l'air endormi.
Il y a celle qui n'a pas bu que de l'eau.
Il y a celui qui s'est trompé de prof.
Il y a celle qui ne part plus et se met à me raconter sa vie.
Il y a celui qui râle parce qu'il attend depuis trop longtemps et qu'il a droit à...
Il y a celle qui vient avec toute sa marmaille et n'arrive pas à être disponible.
Il y a celui qui essaie de séduire.
Il y a celle qui menace.
Il y a celui qui n'ose pas parler et regarde ses pieds.
Il y a celle qui voudrait bien m'embrasser...

C'est un lieu commun de dire que quand on voit les parents, on voit les enfants.
Et pourtant...

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02 mars 2008

Le professeur Bling-Bling

Le professeur Bling-Bling a le poil impeccable, le sourire éclatant et le regard du vainqueur.
Il arrive souvent en retard mais a toujours une excellente excuse. L’oreille branchée sur son portable, il te fait comprendre qu’il converse avec quelque personnalité inaccessible au commun des mortels. Il  tutoie Zinedine et Carla, fait des parties de golf avec Ernest-Antoine et brunche chez les branchés.

Y’a toujours une cour de profettes autour de lui, elles voudraient bien monter dans sa Ferrari mais c’est menu fretin pour un homme tel que lui.
Dans les yeux du professeur Bling-Bling y’a Bora Bora et des filles en monokini Channel.

Il fait l’aumône de son immense savoir aux plus défavorisés. Il a choisi quelques pauvres et leur enseigne la littérature. Pour lui, la valeur n’attend pas le nombre des quartiers. Les enfants deviennent de jolis chiens savants qu’il montre comme des trophées aux télévisions du monde entier. Il t’assure qu’il suffit d’un bon professeur pour que n’importe quel élève progresse. Et il se gargarise.
Dans les mains blanches du professeur Bling-Bling y’a le souvenir d’un petit oiseau.

Il demande le silence complet et écoute avec délice le tic-tac de sa Rolex à 20 000 euros… Il n’écrit pas sur le tableau à cause du bruit de la craie, il a fait installer un bel écran plat à la place.
Dans les oreilles du professeur Bling-Bling, y’a des berceuses de Chopin et le froissement d’étoffes en soie.

Le professeur Bling-Bling a des méthodes pédagogiques innovantes, il ne dispense son savoir qu’aux plus méritants. Le premier mois de l’année, il regarde les élèves se battre, il ne garde ensuite que les meilleurs.
Dans le cœur du professeur Bling-Bling y’a un gosse qui a mal tourné. Un enfant gâté qui a toujours cru qu’avec l’argent on pouvait tout.


Il sait ce que tu ne sais pas et il te le fera savoir.
Il dit qu’il pense ce qu’il dit mais il ne te dit pas ce qu’il pense.
Il n’est pas raciste mais il préfère que les étrangers restent chez eux. Il peut prêter son jet privé pour les raccompagner, et s’il faut les dénoncer, tu peux compter sur lui.
Tout ce qui est humain, le professeur Bling-Bling l’a dans le nez. Faut pas déconner.

* * * * *


Le salaire mensuel d’un professeur tournant autour de 2000 euros par mois, toute ressemblance avec une personne réelle relève de la pure coïncidence…

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26 février 2008

Rêve de prof en vacances

    J’ai passé presque une semaine sur une séquence que j’ai envie de faire avec mes sixièmes. Une séquence sur ce qu’on appelle « les textes fondateurs ». J’ai bien bossé, défriché dans les tonnes de manuels, examiné ce que des collègues proposaient sur internet, regardé des films, des documentaires, relus des passages de l’ancien testament, comparé des traductions, trouvé des illustrations…
    J’ai bien bossé. 30 pages qu’il faudra faire en quatre semaines autant dire que c’est irréalisable comme toujours. On demande aux professeurs de français, en lycée comme en collège (et si j’ai bien compris c’est également le cas en primaire) d’aborder les aspects fondamentaux du programme sous forme de séquence.

    J’explique pour les néophytes. Une séquence est composée de séances et s’articule autour d’un point essentiel, le conte par exemple. Ce point va permettre de fédérer autour de lui l’étude d’aspects culturels, grammaticaux, un soupçon de vocabulaire, une étude d’image, une pincée d’oral, une once de conjugaison… Le tout en 3 à 5 semaines. Pour le professeur qui veut essayer d’enseigner sérieusement, c’est une aberration : s’il veut tout étudier, il lui faudra faire des mini cours, une heure sur le C.O.D, une heure sur l’indicatif présent… En plus, histoire de compliquer un peu plus les choses (même si pour celui qui a fait ces programmes l’idée louable est de rendre la démarche cohérente pour l’élève) le professeur en arrive à cette absurdité incroyable qui consiste à choisir des textes non plus pour le plaisir du partage, de la découverte et de la lecture « toute simple » si j’ose dire, mais pour en faire des outils de propagande pédagogique ! Oh ! Les beaux déictiques que voilà ! Voyez comme l’auteur les utilise ! Et ces sujets, regardez bien les sujets, qu’est-ce qu’il se passe si je les mets au pluriel ? Z’avez vu le statut du narrateur, là ? Etonnant, non ?
Regards médusés des élèves… Ah bon, c’est ça la lecture ?
    Si l’on veut faire le programme, on est pour ainsi dire obligé de le survoler. Je ne crois pas que ce soit une bonne méthode alors je fais des choix.
Mes séquences sont longues, mes élèves n’ont pas l’air de se plaindre.
    C’est une bien longue parenthèse pour en arriver à mon rêve !
Séquence terminée donc… Je me couche et m’endors.
    Voici mon rêve.

    Je me lève, ma séquence est terminée il faut donc que j’aille au collège pour faire certaines photocopies puis ranger mon classeur dans l’armoire de ma salle de classe.
Je prends mon cartable et je fonce au bahut. J’avance à travers la cour, c’est le matin. J’entends du bruit !
Merde ! Les élèves ! C’est pourtant les vacances ! Qu’est ce qu’ils font là ? !
Argh !
Je regarde le bout de mes pieds : je suis en pantoufles ! Je constate avec effarement que sous mon manteau que j’ai enfilé à la hâte, mon gros pyjama bleu à pois roses et blancs dépasse ! Pas coiffée, la gueule de travers, l’œil fatigué !
Je fais immédiatement volte face. Hélas ! Je tombe sur un de mes supérieurs qui sourit d’un air mi-moqueur mi -sadique. Il m’intime l’ordre d’aller faire cours !
Je suis sauvée pas mon fils qui vient me réveiller en sautant sur mon lit.

    Même en vacances, un prof reste un prof…

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20 décembre 2007

Bilan

Trois ans que je tiens ce journal, quatre ans que je navigue à vue dans ce collège.

La première année, terrible, de celles qui vous laminent, qui vous renversent et qui vous noient.
Comment sortir la tête de l’eau ensuite ?

On s’habitue, on s’habitue…
Même à la misère, même à la violence, même à l’impuissance.
Je me souviens avoir pleuré presque tous les soirs, je me souviens de l’humiliation, de la culpabilité et de la rage aussi. Je me souviens avoir pensé que jamais je n’accepterai de baisser les bras. Je me souviens avoir pensé qu’il ne me restait plus qu’à démissionner aussi.
La première année est atroce, elle te lamine, elle te brise aussi sûrement que le temps. En beaucoup plus rapide.
Et puis…
J’ai relevé la tête. Je n’étais pas vraiment meilleure, ni même plus autoritaire, j’avais juste vieilli d’un an. Peut-être la seule formation véritablement valable, hélas… Je ne crois pas qu’on puisse expliquer à de jeunes professeurs ce que c’est que d’enseigner dans mon établissement, ni même à qui que ce soit d’ailleurs. C’est paradoxal puisque c’est pourtant ce que j'ai tenté de faire en écrivant ce journal, par petites touches… Essayer d’expliquer le bonheur et la souffrance à la puissance mille.
Personne ne peut se préparer pour cela, il faut « simplement » le vivre. Mais comment dire à un collègue qui tombe du ciel pour atterrir directement dans la marmite agitée de notre bahut : « ça ira mieux dans un an, tu verras ! » ? Je les vois pleurer dans un coin de la salle des profs, ils rasent les murs, ils ont l’impression qu’ils sont nuls parce que nous réussissons là où ils pensent échouer.
Nous ne sommes pourtant pas meilleurs qu’eux, nous avons juste passé l’épreuve de la première année…

On s’habitue, on s’habitue…
Ce n’est pas vrai, je ne me suis pas habituée. Je crois que je ne pourrai jamais m’habituer à voir des enfants souffrir. Je me suis juste un peu mieux blindée parce que j’ai une autre vie, quand je reviens chez moi, parce que je ne veux pas faire de la peine à ceux que j’aime.
Si seulement l’on pouvait laisser sa tête au repos comme on pose son cartable !
Quatre ans à naviguer à vue, je suis devenue le capitaine de mes classes, la mer est plus souvent calme qu’agitée. Calme pour moi, agitée sans doute pour un professeur qui viendrait d’un établissement préservé. Comment savoir ? J’ai oublié les rivages lointains des cours « normaux »… Je ne les regrette pas.

Au milieu des vagues, sur ce petit radeau délaissé, je suis à ma place.
J’entends le chant des sirènes, j’espère quand même, le soleil brille pour nous aussi, le vent gifle et caresse à la fois et l’écume rit de nos efforts dérisoires.
Je ne regrette rien.
Je suis à ma place.

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18 décembre 2007

Confidence

Tu comprends madame, j’pouvais pas venir à ton cours, j’avais rendez-vous avec mon gadjo !

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13 novembre 2007

Dans la salle des profs

Eglantier se dirige vers une affiche puis éclate de rire. Je m'approche pour essayer de savoir ce qui a déclenché son hilarité.
Il était en train de regarder ça :

nonfum

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17 octobre 2007

Aux agents de service de mon collège

Vous étiez assis autour d’une grande table et je vous entendais rire bien avant de vous voir. Je me suis approchée et vous m’avez invitée à prendre le café avec vous. A goûter aussi à ces petits gâteaux si délicieux! C’était bien. J’étais bien. On ne parlait pas d’élèves, on ne parlait pas boulot. On était juste des êtres humains réunis autour d’un café. Et c’était bon. Et c’était bien.
Juste m’asseoir un peu avec vous.
Oublier le collège, les mots des adultes, les maux des enfants.
Juste m’asseoir un peu avec vous.
Prendre le temps de respirer.
Prendre le temps de sourire.
Lorsque je vous vois dans les salles, dans les couloirs, à la cantine, dans les cuisines ou à la plonge, vous avez toujours un mot gentil pour moi. Vous me demandez des nouvelles de mes petits, vous avez toujours un sourire pour chacun et j’aime entendre vos « bonjour ».  Pourtant, ce n’est pas toujours facile pour vous. Je sais que certains élèves ne vous considèrent pas comme ils le devraient, et je ne dirai même pas ce que je pense de certains adultes. On pardonne aux enfants, ce sont des enfants.
Mon collège est beau grâce à vous. Et ce n’est pas parce que vous êtes des rois de la vaisselle ou des reines du balais. Mon collège est beau parce que VOUS le rendez beau de vos sourires, de vos attentions, de votre simple présence. Vous êtes comme des mamans qui veillent sur tout ce petit monde, à le bichonner, lui donner de belles salles de classes, de bons petits plats.
Vous êtes les oreilles attentives des soucis de nos mômes qui viennent se confier à vous parce qu’ils savent qu’ils le peuvent.
Vous êtes une présence bienveillante et rassurante. Comme j’aime entendre vos rires, juste derrière la porte, quand je fais cours ! Les élèves me regardent, étonnés d’abord, puis ils se mettent à rire eux aussi.
Je voulais juste vous dire merci.
On oublie trop souvent que derrière les tabliers ou les costumes, il y a des êtres humains.
Nous aussi, nous sommes déguisés. En profs, en élèves, en chefs, en sous-chefs, en sous-sous chefs et en sous-sous-sous chefs…
Il serait temps qu’enfin un jour, on prenne le temps de s’asseoir un peu avec vous.
Juste s’asseoir un moment avec vous.
Prendre le temps de respirer.
Prendre le temps de sourire.
Prendre le temps d’oublier les déguisements.
Prendre le temps d’être enfin de vrais êtres humains.

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