journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

08 novembre 2008

Oui-Oui se fait la malle

Je n’ai jamais aimé le mot fin, alors je ne le dirai pas.
J’ai dit beaucoup, mes joies, mes fiertés, mes colères, ma honte aussi.
Ma rage.
Le dire encore serait répéter, je n’en ai plus le courage.
Je n’en vois plus le sens.
Dans un collège perdu de France, là où les ministres et les journalistes n’ont jamais mis les pieds, des adultes essaient de transmettre quelque chose qui ne se mesure pas à des élèves qui sont des enfants.

Des enfants que j’aime.

 

L'ascenseur pour l'évasion

    Dans le fond de ma classe, une armoire grise en fer.
  Dans l’armoire grise en fer, des livres, des manuels, des cahiers, des photocopies, des classeurs de cours, des affiches usées, d’anciens exposés, des feutres colorés, des objets trouvés attendant leurs propriétaires, scotchées aux parois les photos d’un calendrier Tahitien de l’année 1998 et puis des dictionnaires. Vingt vieux dictionnaires, des frères, tous pareils et tous différents.
    Certains survivent mieux que d’autres. Ils ont presque fière allure et dénotent un peu. Ce sont ceux qui partent les premiers.
    D’autres, moins chanceux, font peine à voir avec leurs couvertures chancelantes, leurs pages cornées, leurs tranches graphitées… C’est la page 347 qui a le plus de succès, celle qui montre le schéma du corps humain, sans les vêtements, comme disent mes élèves. Le plus souvent, elle est recouverte d’annotations subtiles visant la plupart à baptiser les corps féminin et masculin. « Venez voir madame ! Gertrude elle est toute nue dans le dictionnaire ! » La première fois qu’ils ont le droit d’aller chercher le dictionnaire pour y trouver des définitions, je les vois se plonger dedans, fascinés, attirés comme des aimants par la page 347 ! Certains, de peur d’être surpris dans leur contemplation, cachent l’objet du délit sur leurs genoux mais ils ne peuvent dissimuler leur regard perplexe, amusé, gêné…
Comme ils sont surpris d’avoir sous les yeux un livre dans lequel on peut trouver des corps nus ! Et ce n’est même pas interdit ! Il suffit d’aller chercher une définition et de passer incidemment par la page 347 !
D’autres pages ont leurs fans inconditionnels, celle des drapeaux, celle des pays, celle des animaux, celle des oiseaux, celle des dauphins.
Curieusement, la page « cancre » ne trouve pas d’amateurs..
  Ils ne savent pas à quel point ils me font plaisir quand ils voyagent ainsi dans les pages du dictionnaire. Quel bonheur de les observer en pleine fuite.
    Le dictionnaire, l’ascenseur pour l’évasion.
  Aujourd’hui, ils doivent trouver les définitions de plusieurs mots appartenant au vocabulaire de l’espace et du temps pour réussir à faire leurs exercices. Ils travaillent dans une relative autonomie ce qui veut dire qu’ils passent leur temps à venir me voir à mon bureau pour que j’explique à nouveau les consignes :
- Madame ? C’est l’exercice trois qu’il faut faire ?
- Qu’est-ce que tu as écrit sur ton cahier ?
- Euh… Exercice trois !
- Bien !
- Mais c’est quelle page madame ?
- Qu’est-ce que tu as écrit sur ton cahier ?
- Après exercice trois ?
- Oui…
- Euh… Exercice trois page 238 madame !
- Bien !
- Mais, j’ai presque fini ma page là, comment je fais ?
- Tu tournes la page !
- Madame, c’est pas grave si j’écris en noir, mon stylo bleu il a plus d’encre ?
- Non…
- Qu’est-ce qu’on fait quand on a fini l’exercice trois madame ?
- Tu as fini ? !
- Oui !
- Tu as répondu à toutes les questions ?
- Il y a plusieurs questions ? Ah oui ! J’avais pas vu !
- Hein ! Y’a plusieurs questions madame ?
- Dis donc, Barnabé, ton exercice, tu crois qu’il va se faire tout seul ? !
- Madame, j’ai pas compris ce qu’il faut faire ! Vous pouvez venir m’expliquer ?
    Bref, ils travaillent donc dans une autonomie toute relative !
Pendant que je passe de l’un à l’autre, que je tente de gérer les bavardages, que je règle les problèmes d’intendance du cahier et des stylos de différentes couleurs, j’aperçois à plusieurs reprises Marcel se diriger vers mon armoire en fer, prendre un dictionnaire, le consulter, le ramener puis en prendre un autre. J’observe son manège et me rends compte qu’il passe en revue méthodiquement les vingt exemplaires de la série.
Intriguée, je finis par lui demander une explication.
- Madame, je cherche le mot «fugitif», il est dans aucun dictionnaire pour le moment !
- Il t’en reste combien ?
- Cinq madame !
- Bon courage…
- Merci madame !

Du courage, il va nous en falloir, je crois…

    Surtout, ne jamais oublier que ce sont encore des enfants.
Dans le fond de ma classe, une armoire grise.
Dans l’armoire grise, vingt dictionnaires en deuil.
Vingt « fugitif » se sont faits la malle…


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26 octobre 2008

Trois ans plus tard, qu'est-ce qui a changé?

Une fois n'est pas coutume, je publie là un billet du 5 novembre 2005. Je n'en changerais hélas pas une seule ligne.

Et les braves gens de se demander pourquoi les banlieues brûlent…

     Je me souviens avoir défilé au milieu de banderoles sur lesquelles était inscrit : "L’école n’est pas une marchandise". Je me souviens l’avoir scandé, moi qui suis si souvent muette pendant les manifestations. Je me souviens avoir espéré que l’on nous comprendrait ou au moins que l’on nous croirait. Je me souviens avoir entendu les informations le soir même : "Les professeurs manifestent pour la revalorisation de leurs salaires"…

     L’école est une marchandise.

     Quand t’as pas le sou, tu fais pas le difficile, tu vas au restau du cœur, tu prends ce qu’on te donne. Quand t’es né là où il faut, dans un centre ville bien propret, à l’abri de la racaille, tu vas chez Fauchon te délecter d’un sandwich (au foie gras), pour montrer que tu le comprends, toi aussi, le peuple. Les mômes qui vont dans mon bahut y prennent ce qu’ils peuvent. Un peu d’humanité, on n’est pas des chiens n’est-ce pas?, et des miettes de savoir. Et l’on s’étonne qu’ils aient encore faim ? Et l’on s’étonne qu’ils fassent la " fine bouche " ? Et l’on s’étonne qu’ils refusent de bouffer les restes qu’on veut bien leur donner ? Ah ! Les pauvres ne sont plus ce qu’ils étaient… Mais autrefois, les pauvres, ils pouvaient encore rêver à ce qu’on appelait " la promotion sociale par l’école ". Autrefois, mes parents pouvaient quitter leur condition de fils et fille d’ouvriers. Autrefois, les gosses croyaient les maîtres qui leur disaient : "si tu travailles bien à l’école, tu réussiras, tu iras loin !".

     L’école est une marchandise

     L’école est une marchandise et c’est moi qui la sert, le sourire aux lèvres. Pourquoi? Je ne peux pas cesser de leur donner à manger, je sais qu’ils ont faim, je fais ce que je peux pour leur servir de l’amélioré, du délicat, de l’exotique, presque. Je voudrais ne pas baisser les bras, ne pas démissionner, lutter de l’intérieur. Mais j’ai parfois tellement honte de moi dans mon uniforme de chez Mac Do…

     Imagine un instant que tu es né à Clichy Sous Bois ou dans n’importe quelle autre ville délaissée ou banlieue de France, là où les bus ne passent plus, là où le chômage dépasse les 25 pour 100. Imagine un peu ce qu’on te répond lorsque tu cherches un stage ou un boulot, que t’as mis tes plus beaux habits et que t’as dit " bonjour-monsieur-s’il vous plaît-monsieur" et que tu dois " avouer " de quel collège tu viens.

     Imagine un instant que tu vois passer Sarko sous les boucliers-valises en Kevlar, qu’il promet aux habitants de la cité de "les débarrasser des voyous" et "de la racaille", et promet encore de "nettoyer au Kärcher" la Cité des 4000 et toutes celles qui y ressemblent. Sarkozy à Argenteuil qui lève la tête et lance: "Madame, je vais nettoyer tout ça ! "…

     Imagine un instant que tu es né là-bas. Imagine un instant qu’il n’y a pas d’avenir pour toi dans ces lieux et que tu n’as pas l’argent qu’il faudrait pour acheter une jolie maison avec le jardin et les roses qui vont bien, en plein centre ville. Imagine que tes parents ne peuvent pas s’installer près du lycée Henri IV ! Imagine que tu n’as plus aucun espoir, que tu as parfaitement compris que le bac de ton bahut, si tu vas jusque là, ne sera jamais le même que celui qu’auront les enfants des élites.

     Imagine un instant que tu n’en peux plus. Que tu n’en peux plus d’être humilié, d’être méprisé ! Que te reste-t-il pour te faire entendre d’une société qui est devenue sourde et aveugle ?

     Et c’est si beau, une ville qui brûle, la nuit…

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01 octobre 2008

L'école de la mixité ?

La cour était presque vide ce matin quand je suis arrivée. C'est l'Aïd, beaucoup d'élèves sont restés dormir chez eux car ils ont fait la fête cette nuit.
Je vous livre un constat, vous en tirerez vous-mêmes les conclusions qui s'imposent.
Classe de sixième Achtung : 4 élèves présents sur 20, dont deux de confession musulmane mais dont les parents ont souhaité malgré tout qu'ils aillent à l'école ce matin.
Classe de sixième Hélium : 8 élèves présents sur 25, dont 4 de confession musulmane mais dont les parents ont souhaité malgré tout qu'ils aillent à l'école ce matin.
Classe de cinquième Merveille : 6 élèves présents sur 23, dont 5 de confession musulmane mais dont les parents ont souhaité malgré tout qu'ils aillent à l'école ce matin.
Le collège dans lequel j'enseigne se transforme de plus en plus en un ghetto. Les enfants sont déjà mis à l'écart, ce sont des enfants comme les autres pourtant.
J'avais dit que je ne tirerais pas de conclusions...
Je rêve d'une école dans laquelle les classes sociales et les différentes origines géographiques et religieuses pourraient se mélanger, dans laquelle les enfants apprendraient à connaître et à respecter les différences qui font la richesse de notre société.
Je rêve, je rêve...

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29 septembre 2008

Quand les chiffres cachent les forets

      Dans l’éducation nationale, comme ailleurs, on aime les chiffres. C’est joli et ça fait sérieux.
Et puis c’est à la mode aussi, on a l’impression qu’on maîtrise ce qu’on rapporte avec des chiffres… Depuis quelques temps, on nous demande d’évaluer presque tout, ça me choque. Bien sûr que c’est normal de justifier l’argent public, mais les outils et les évaluations elles-mêmes sont parfois tellement stupides…
      Comment voulez-vous évaluer un voyage scolaire, par exemple ? Oh, j’en connais des gentils esprits bien moins chagrins que le mien qui me répondront que l’on peut lister les connaissances acquises, qu’on peut chiffrer les frais engagés, oui, on peut, c’est vrai. Côté dépense : 5774 euros pour 20 élèves et trois jours de voyage. Bien. On peut s’amuser très facilement à calculer ce que ça a coûté par élève et par jour. Super. Et ça rapporte quoi, ça, à l’éducation nationale, en terme de chiffre, d’évaluation précise ? Une ouverture sur la culture, un premier voyage en train, la découverte de Paris, les profs en pyjama, la Joconde et la Tour Eiffel en porte-clefs, ça se chiffre ça ? ça se mesure ?
      L’an dernier, lors de notre  réunion par équipe disciplinaire il nous a été demandé pour la première fois de justifier la liste des livres dont nous avions fait la demande sur  notre budget. J’avais personnellement recommandé l’achat de 25 anthologies de poésie, à 18 euros pièce. Et pourquoi donc que vous ne choisissez pas celles qui sont à 2 euros ? Et pourquoi n’en prendre pas plutôt juste une que les élèves se repasseraient ? J’ai expliqué bien sûr, le plaisir du gosse d’avoir chez lui un beau livre avec de beaux poèmes sur une longue durée, je ne vais pas le refaire ici, vous n’êtes pas mes juges…
      Quand même, c’est amorcé ce mouvement qui consiste à demander justification de tout, je le regrette parce que c’est une manière de rentabiliser la culture. Je pose la question : l’éducation à la culture doit-elle être évaluée de cette façon ? Comment l’évaluer ? Et même : s’évalue-t-elle vraiment par des chiffres ou des compétences acquises ? Je redoute le jour où l’on nous dira que l’on n’a plus le droit de faire de voyage s’ils ne sont pas évaluables et c’est d’une certaine manière ce qu’on nous demande déjà. Pour partir en voyage scolaire, oups pardon, en voyage pédagogique, il faut avoir un joli projet bien  ficelé avec des objectifs tip top, des trucs du genre "maîtriser l’emploi du passé simple par la fréquentation du musée du Louvre" , d’accord j’exagère mais c’est presque ça. Avant le voyage, petit contrôle du niveau des élèves, après le voyage, nouveau test, les élèves doivent avoir progressé. Bien sûr, on peut monter des projets bidon et truquer les résultats, mais je  refuse de faire cela. Voyager pour voyager, ce n’est pas pédagogique… Lire un beau livre pour lire un beau livre non plus…
      En début d’année, nous avons commenté les résultats du brevet des collèges dans notre établissement. Taux de réussite : 72 pour cent. Youpi ! On est trop fort dans notre collège ! On assure, vraiment, on progresse même, si c’est pas cool d’être Ambition Réussite, avec les moyens qu’on a on ne  pouvait pas faire moins ! Des chiffres, encore des chiffres… Je regarde le nombre d’élèves inscrits en troisième l’an dernier : 111. Je regarde ensuite le nombre d’admis : 49. On est plus proche des 44 pour 100… Faut savoir que le pourcentage annoncé en premier et communiqué aux instances qui s’en gargariseront si elles le souhaitent est tout simplement calculé sur le nombre d’élèves présents à l’examen. C’est sympa les chiffres…
      J’en remets une couche ? En ce moment, on fait passer à nos élèves l’évaluation nationale d’entrée en sixième. Dix élèves de sixième Achtung dans ma salle. Me demandent des renseignements, ne captent rien hélas, sont incapables de lire un texte de plus de dix lignes, regardent effarés le bloc compact de papier puis passent à autre chose, sautent sur les tables, s’insultent, discutent, dessinent, se battent, la routine… A plusieurs reprises, ils me demandent de leur expliquer le texte ou les questions. Je leur explique à nouveau : « c’est une évaluation nationale, je n’ai pas le droit de vous aider, tous les élèves de France doivent passer l’épreuve dans les mêmes conditions ». Si seulement c’était vrai…Les conditions d’évaluation ne sont pas toutes les mêmes. Je connais des collèges dans lesquels on passe deux fois plus de temps pour passer l’épreuve que ce soit interdit ou pas. Je connais des collèges dans lesquels de gentils professeurs ne peuvent pas s’empêcher « d’aider » leurs élèves… Loin de moi l’idée perverse de critiquer ces collègues, ils font ce qu’ils veulent avec leur morale, j’ai  d’autres chats à fouetter, je constate simplement que cette évaluation n’est pas nationale.  Qu’il est facile de faire mentir les chiffres, très facile même. Cette classe a de mauvais résultats ? N’entrons pas ses notes dans l’ordinateur ! Cette classe a de trop bons résultats ? Cool ! C’est bon pour notre image de marque, ça ! Quoi ? Ne me dites pas que vous ignoriez que les collèges se vendent ? Vous l’ignoriez ? Vraiment ? Depuis la suppression de la carte scolaire, on choisit son établissement. Si t’as les moyens, tu ne choisis pas celui dans lequel les résultats communiqués sont mauvais, non, t’es pas idiot non plus... Oui, les pauvres, forcément, ils sont obligés d’être idiots vu qu’ils ont pas les moyens mais c’est pas grave, c’est juste des pauvres, puis y’en aura toujours un ou deux qu’on enverra à Sciences Po avec le truc magique de la discrimination positive, ça va pas nous empêcher de dormir la nuit non plus hein, y’a des trucs bien plus graves, le père de l’enfant de Rachida Dati par exemple, qui ça peut bien être ?…
     Dans l’éducation nationale, comme ailleurs, on aime les chiffres.
C’est joli et ça fait sérieux.
En attendant, ce qui est vraiment sérieux, on ne le voit plus.
On n’entend plus non plus le bruit des forets qui creusent en silence, ça ne les emp che p s de fair de j lis trous d ns n tre c lt r

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15 septembre 2008











J'aimerais pouvoir... mais je ne peux pas l'exprimer...


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12 septembre 2008

Une enseignante au bord du gouffre

Hier, je croyais que c'était grève.
En fait, non.
Il paraît que c'était "une journée d'action".
Histoire de pouvoir se rendre compte si les enseignants sont mobilisés. C'est sûr que quand tu fais cours, t'as vachement le temps d'aller faire des "actions" qui vont sensibiliser le public et les médias...
C'est aussi con que de porter un brassard qui dit qu'on fait grève tout en faisant cours.
Excusez-moi de vous demander pardon d'exister...
C'est déprimant. Vraiment. Et complètement débile.
Moi, hier, je suis allée me promener au bord d'un gouffre.
Une action symbolique, dans tous les sens du terme.

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05 septembre 2008

Plus que 35

C’est leur premier cours de français.
Ils sont là, tétanisés.
S’il y avait une mouche dans ma salle, je suis sûre qu’on l’entendrait voler.
C’est des tout petits petits sixièmes, c’est leur première rentrée au collège.
Ils ont peur, c’est grand le collège, tous ces profs, ces nouvelles matières, les couloirs immenses, changer de salle de classe à chaque heure c’est compliqué, il y a tellement de numéros de salle, et puis tellement de livres dans le cartable, et tous ces nouveaux visages à apprivoiser, toutes ces leçons à apprendre, la cour de récré immense, c’est tellement nouveau et tellement angoissant…
HA ! HA ! HA !
Vous y avez cru, hein ? !
Je vous la fais courte,  je suis fatiguée.
Premier cours avec les sixièmes Achtung.
Ils  sont vingt. Triés sur le volet. Des cas, on le savait.
Mais pas à ce point, non, pas à ce point…
Je les place par ordre alphabétique. Ils refusent. Pfff… ça commence mal… Je feinte, je réussis à en caser une quinzaine. Restent cinq fortes têtes. Je feinte encore. Je finis par « gagner ». Trente minutes. Ça m’a pris trente minutes. Dès que l’un d’entre eux avait enfin accepté sa place, un autre en profitait pour se faire la malle…
En vrac, maintenant, c’est pas le tout mais c’est le week-end et j’ai l’intention d’en profiter : trois débuts de bagarre, une cinquantaine d’insultes, je n’ai pas réussi à déterminer avec précision le nombre de fois où j’ai demandé le silence, je dirais environ 519 fois, nous sommes deux adultes, mais ça ne suffit pas, faudrait que j’engage deux ou trois molosses si je voulais vraiment être sûre de réussir à avoir le calme, ils ne savent pas rester en place plus de dix secondes, ils se lèvent, parlent sans arrêt, ils oublient assez vite ma présence, réussir à obtenir d’eux qu’ils prennent un stylo et qu’ils en fassent autre chose qu’un  instrument de musique ou de torture relève de l’exploit, ils ont onze ou douze ans « édemi », pas un n’a deux parents qui travaillent, la plupart ne sait même pas ce que peuvent bien faire leurs parents, ils veulent être militaire, faire la guerre, être gendarme ou démineur,  ils sont agressifs, dès la première heure, et dès la première heure moi aussi j’ai peur…
Peur de passer mon année à faire tout sauf ce pour quoi je suis formée et payée : enseigner.
C’est ma cinquième année dans le joyeux monde de la ZEP. C’est la première fois qu’un premier cours se passe aussi mal. Oh, bien sûr, les petits sont gardés, y’a pas eu de mort, même pas de blessé…
Est-ce vraiment à cela que sert notre école ?

Plus que 35 semaines de cours…

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29 août 2008

Panique...

Plus que deux jours...
Plus que deux jours...
Et mes cours qui ne sont pas prêts...
Mais quelle horreur tout de même d'avoir à reprendre le travail !(même si je l'aime souvent, quand même, ça me fait violence à moi le tripalium!) Dans une semaine ou deux, quand j'aurais fait connaissance avec mes petits monstres préférés, ça devrait aller mieux, là j'angoisse un peu parce que nous ne nous connaissons pas, faudrait que je prépare des séquences, des évaluations, comme je fais d'habitude mais cette année pas moyen.
Pas motivée...
J'ai eu du mal à finir l'année précédente, il m'a fallu m'accrocher sérieusement pour ne pas sombrer dans la déprime, je ne sais pas si c'est le bon mot, le découragement au moins, ce boulot me décourage et ça ne fait "que" cinq ans que je travaille dans ce bahut...
Je croyais que je pourrais peut-être m'habituer.
Je croyais que peut-être...
Je ne suis pas sûre d'y croire encore, mais je vais essayer.
Pour eux.
Faut dire aussi que chaque année je suis obligée de tout recommencer ce que j'ai fait pendant les vacances quand je le confronte au niveau réel de mes classes.
Dans le fond, je crois que j'ai raison d'attendre, même si ça me panique parce que j'ai pour habitude d'avoir toujours au moins deux moins d'avance dans mes cours. Là, j'ai deux heures, ça fait tout drôle...
Vraiment tout drôle...
A moins que je ne profite de ces deux derniers jours pour monter de superbes progressions, de magnifiques séquences...
Deux jours...
Et le ramadan qui commence, vont être frais mes petits loulous, ça promet.
Bouououououh!
Je veux pas rentrer!!!!!

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26 juin 2008

Irremplaçable

Tu n’es pas irremplaçable, Tiphaine, ton boulot, quelqu’un d’autre le fera.
Je ne suis pas irremplaçable, c’est vrai. A la vérité n’importe qui pourrait me remplacer. N’importe qui peut essayer de transmettre des savoirs, noter les absents sur un bulletin, entrer des notes dans un ordinateur, éteindre la lumière du tableau, aller chercher de la craie, mettre du stylo rouge sur des copies…
Sans doute que celui ou celle qui me remplacera un jour fera autrement, mieux, moins bien, mieux j’espère. Ce ne sera pas moi, ce sera donc différent. Peut-être qu’il ou elle sera moins à cheval sur la grammaire et la conjugaison, peut-être qu’il ou elle donnera plus de travail à faire à la maison, peut-être qu’il ou elle montera un atelier théâtre, peut-être qu’il ou elle saura comment on fait pour évaluer des projets culturels, peut-être qu’il ou elle…
Ce ne sera pas moi.
Je suis irremplaçable.
Ce n’est pas pour cela que je ne peux pas être remplacée.
Je suis irremplaçable, quand même, et ce n’est pas de la prétention que de dire cela.
Personne d’autre n’est tout ce que je suis. Personne d’autre ne donne tout ce que je donne. Ce n’est ni bien ni mal, c’est. Ce que je suis pour ces gosses, personne d’autre ne le sera à ma place.
Nous avons presque tous un prof que nous avons adoré, qui nous a donné le goût de sa matière, qui nous a ouvert au monde. Ce prof là est-il « remplaçable » ?
Bien sûr que oui vous dira le gestionnaire.
Mon cœur vous dit que non.
Mes élèves ne sont pas remplaçables, ce ne sont pas simplement des élèves, ce sont des êtres humains, c’est Amine, c’est Ifham, c’est Eric, c’est Wan aussi.
Ils sont irremplaçables, un élève ne prend pas la place d’un autre.
Ce ne sont pas des numéros que je diagnostique, que j’évalue, que j’oriente. Ce sont des enfants que j’aime.
Je suis irremplaçable parce que je suis unique, ni meilleure ni pire que les autres mais unique.
Unique et tellement semblable en même temps à tant d’autres de mes collègues.
Qui dira à mes élèves ce qu’un cours ne dit pas ? Qui leur parlera des voyages invisibles et des contrées imaginaires ? Qui éclatera de rire quand ils feront les coqs pour essayer d’impressionner les autres ? Qui aura ma voix ? Qui dodelinera de la tête en même temps qu’il écrit au tableau ? Qui aura des colliers bleus et des ceintures multicolores ? Qui autorisera le livre sur les genoux, les petits mots quand ils sont doux et les dessins dans la marge ? Qui mettra un pied dans la poubelle en allant chercher l’appel ? Qui rythmera la pluie qui tombe avec sa tête ? Qui enverra un poète donner ses vers dans toutes les classes ? Qui prendra dans ses bras ? Qui donnera le bisou ? Qui osera toucher l’enfant qu’on ne doit plus toucher ? Qui l’emmènera là où il ne veut plus aller ?
Je sais que je suis remplaçable, je ne doute pas de mes collègues.
Il ou elle me remplacera.
Mais dans le cœur de ces enfants, je ne serai jamais remplacée, ce n’est pas de la prétention que d’oser l’affirmer, je le sais. Ni pire, ni meilleure mais unique.
Le jour où je demanderai ma mutation parce que je n’en pourrai plus, je sais que je serai remplacée.
D’autres enfants, un autre établissement où peut-être la misère crie moins fort, histoire d’oublier un peu, histoire de me reposer, de reprendre des forces quand le combat est inégal et que les dés semblent pipés.
Plus l’école se vit comme une vaste entreprise dans laquelle il nous faut faire du chiffre, dans laquelle on supprime ce qui coûte trop cher, dans laquelle on pense d’abord à la rentabilité, dans laquelle nous ne sommes que des pions sans âme, plus je suis persuadée que nous sommes irremplaçables.
Et pourtant, nous serons remplacés.

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10 juin 2008

Génération sacrifiée

J’avais onze ans, j’étais en sixième. Un petit truc timide caché derrière un livre, tout le temps.  Pas vraiment habillée comme les autres, pas la trousse Chevignon, l’écharpe Benetton, le cartable Naf Naf ou le jean Levi’s.
Un truc à part. Pas vraiment fier d’être à part. Un truc qui observe les autres avec un regard d’envie, envie d’être invisible, envie d’être dans la norme.
Pareil aujourd’hui.
Les mômes exhibent leurs marques, on dirait un concours d’étiquette.
Si t’as pas les marques, t’es pas dans la norme, t’es pas dans le coup.
Je me souviens que maman avait acheté une fringue Benetton dans un dépôt vente, qu’elle en avait retiré l’étiquette et qu’elle l’avait cousue sur une écharpe premier prix.
Je n’étais pas comme les autres, quand même.
Pareil aujourd’hui.
Les enfants mettent à l’écart ceux qui ne leur ressemblent pas, ils causent Star Ac, Nike et portable, si t’as celui d’il y a deux ans, t’es plus dans le coup.

J’avais onze ans, j’étais en sixième et je rêvais de mon Pascal, le beau brun aux yeux verts, le timide du premier rang.
Je ne lui ai jamais dit un seul mot, je me contentais de l’admirer d’un air béat. Je crois bien que ça a duré quatre ans. Jamais dit un seul mot. Une fois, j’ai touché sa main : un accident. C’était pendant les grèves anti Devaquet. On était tous dans la cour, on avait refusé d’aller en classe, on voulait faire comme les grands. On s’était assis sur le bitume, sous les vieux arbres, et là, j’ai touché sa main, sans faire exprès. Je n’ai pas crié les slogans. Je regardais ma main devenue sacrée de l’avoir touché lui.
J’avais onze ans, je n’étais pas une fille dans le coup. Pour être dans le coup, fallait «marcher avec». T’avais une bonne copine qui allait voir le garçon pour qui t’en pinçais et elle lui disait « Unetelle elle voudrait marcher avec toi, quesse t’en penses ? ».  Après, si le type était d’accord, il l’était toujours, tu pouvais marcher avec lui. Il te prenait la main, et tous vous regardaient passer en gloussant. Quand vous étiez cachés, derrière le marronnier au bout de la cour, vous vous embrassiez doucement, des bisous de poussin, piouc piouc.
T’étais vraiment une fille super dans le coup si tu mettais la langue…
Pareil aujourd’hui ?
Pareil et pas pareil.

Si tu ne veux pas savoir ce qui se passe pas loin de chez moi, pas loin de chez toi peut-être aussi, vaut mieux que tu ne lises pas ce qui va suivre, ça ne va pas te faire plaisir.
T’as le droit de fermer les yeux, je comprends ça.
Les petites, elles ont parlé à leurs mamans, elles ont parlé à leurs profs aussi.
Certaines gamines d’aujourd’hui, pour être dans le coup, elles vont dans les chiottes de chez Mac Truc pour faire des pihpes aux minots de troisième. Si elles sont vraiment dans le coup, elles acceptent de se faire sohdomiser, surtout pas de péhnétration vahginale, faut rester vierge pour le mariage.
J’ai peur que vous ne me croyiez pas…
Je voudrais ne pas me croire.
Onze ans et déjà soumises au désir masculin, déjà dressées à ouvrir la bouche et le cul pour le plaisir d’un homme.
Génération sacrifiée.
Génération du zapping, de la télé à haute dose, du pouvoir d’achat, du gagner plus pour gagner plus, de la simplification à outrance, des paniers de supermarchés remplis à ras bord pour oublier le reste, de la pornographie revendiquée, de la norme imposée, des plaisirs factices, de la lucidité supposée, de l’absence de rêves, du mépris de l’imagination, de la culture du corps et de l’apparence, du nivellement par le bas…
Génération sacrifiée.
Je déteste le monde que nous donnons à ces gosses.
Ne me dites pas que c’est marginal, ne me parlez pas du un pour mille et des graines d’espoir qu’il faut semer...
Oui, c’est marginal.
Et alors ?

Parler encore, parler toujours, avec elles, avec eux, pour elles, pour eux.
Essayer de leur dire l’amour, celui qui n’avilit pas, celui qui ne blesse pas, celui qui ne tue pas.
C’est cela qu’il faut faire, bien sûr, ne pas baisser les bras, dénoncer, nous ne pouvons pas laisser faire ça.
Je t’ai dit que tu peux fermer les yeux, je t’ai dit que je comprends ça.
Ce n’est pas vrai. Il ne faut pas fermer les yeux.
Il faut parler à nos gosses.
Maintenant.

Sinon, les graines d’espoir… dans la chasse d’eau et à l’égout.
Dans les chiottes des Mac Truc…

Posté par poutouland à 19:55 - états d'âme - Commentaires [35] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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