15 juin 2008
Graines d'espoir
- Madame, le Moïse du Coran, c’est le même que celui de la Bible ?
- Oui.
- Euh… ça veut dire que c’est le même Dieu, celui des Chrétiens et celui des Musulmans ?
- Oui. Celui des Juifs aussi.
- …
Ce petit bonhomme, qui vient de me poser ces questions, c’est lui qui m’affirmait il y a à peine un mois qu’il fallait tuer tous ces chiens de juifs.
- Madame, ils sont vraiment bêtes alors les gens qui tuent d’autres gens au nom de Dieu alors qu’ils ont le même Dieu ?
J’en ai les larmes aux yeux.
J'ai envie de le prendre dans mes bras.
Tout n’est pas perdu.
Les graines germent parfois.
Citronnelle dans sa classe.
Le ciel devient tout noir. Il est 9 heures du matin.
La grêle soudain. Les enfants n’en ont jamais vu.
Elle tend la main par la fenêtre, elle attrape un grêlon.
Petit morceau de glace dans la main de Citronnelle, les élèves éberlués autour.
Le grêlon fond doucement.
Stupeur des petits.
- Vous avez des pouvoirs magiques madame ! Vous faîtes disparaître le grêlon !
Tout n’est pas perdu.
Ils savent encore rêver les yeux ouverts.
05 juin 2008
Voyage à Paris, épisode 4/4
Visages chiffonnés de ceux qui n’ont pas assez dormi.
Petit déjeuner tout tranquille.
Les enfants observent un groupe d’élèves anglais qui logent dans le même centre que le nôtre.
« Madame, pourquoi tous les enfants ils ont les yeux bleus ? ».
Train du retour, des souvenirs plein la tête.
Enfants presque silencieux, retranchés dans les bulles de leurs lecteurs MP3.
Devant moi, une petite, le nez contre la vitre, seule.
Elle regarde le paysage qui défile, des larmes dans les yeux.
Une parenthèse qui se referme, le quotidien qui se rapproche à grande vitesse, à très grande vitesse.
Sur le quai de la gare, quelques parents.
Les enfants s’enfuient sans nous saluer.
Les parents les reprennent et ils s’en vont.
Je suis désemparée par cette fuite. Je ne comprends pas que ça se passe comme ça, ce n’est pas ce que j’avais imaginé. Trois adultes viennent nous remercier.
J’ai envie de dire : seulement trois adultes.
C’est comme ça. Je suppose qu’il faut juste l’accepter.
Devant la gare, quatre accompagnateurs et un enfant.
Christobald. Sa maman n’est pas venue le chercher. Nous l’attendons avec lui.
Elle arrive très en retard et prend son enfant.
Au revoir.
Au revoir…
Ah… La force de l’habitude…
24 mai 2008
Voyage à Paris, épisode 3/4
Trop tôt, le matin.
En attendant le métro, Barnabé refait le bandage de son pied, il s’est foulé la cheville sans doute, il faut dire que nous n'avons pas ménagé les pieds de nos chers bambins. Alors que le wagon arrive, il s'écrie : " vite ! Passez-moi la pommade à l’harmonica ! ».
Nous sortons à l’air libre. Nouveau choc.
Les enfants regardent ébahis les marbres, les dorures, les pyramides…
L’un d’entre eux fait visiblement la tête. Je l’interroge. : « Oh ! non madame ! Pas encore une église ! ». Nous le rassurons, ce n’est « que » le temple de la culture.
Nous entrons à l’intérieur, passons les barrages, déposons nos munitions à la consigne. Je lève mon doigt blessé vers le plafond, les élèves suivent le sparadrap blanc. Du monde partout, partout. Une seule trouille : les perdre. Nous commençons par les antiquités égyptiennes, ils mitraillent tout ce qu’ils voient et ce n’est qu’un début. Ils sont déçus car ils ne voient pas de momies. C’est tellement grand ici semblent dire les visages fatigués et émus. L’un d’entre eux s’appuie contre un mur et s’endort au milieu de la foule. Je le réveille doucement.
Nous rejoignons la partie du musée consacrée aux peintures. Aux tableaux célèbres. Les élèves ont hâte de voir la femme du christ. Passons par les antiquités égyptiennes et surprenons les regards furtifs sur la nudité des statues. Le sexe d’Hercule en laisse perplexe plus d’un, il est pointu…
Allons admirer la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo.
Dans une immense salle boisée, mes petits sont perdus au milieu des hordes de touristes. On resserre les rangs, on est ensemble, on n’a pas peur. Un peu quand même, c’est tellement grand, tellement étrange. La liberté guide le peuple mais deux d’entre nos élèves manquent soudain à l’appel. Petite voix dans le portable : « On est perdus madame ! ». On s’interroge, mais où peuvent-ils bien être ? « A côté de la dame qui a de grandes ailes ! ». Cinq minutes plus tard « A côté de la femme qui n’a pas de bras ». Bien. On les retrouve, donc, et on se demande un peu si tout ce que nous avons dit avant a vraiment de l’importance…
Salle de la Joconde. Elle est tout là-bas, au fond, loin, très loin… Les petits jouent des coudes pour pouvoir aller la voir de plus près, ils la prennent en photo, se font un peu molester par les gardiens parce qu’ils restent trop longtemps devant, parce que Mona Lisa, tu la regardes cinq secondes et ensuite, tu t’en vas, t’es pas tout seul, y’en a d’autres qui ont payé.
Les enfants sont exténués, ce musée n’a pas taille humaine. C’est fête aujourd’hui, nous les emmenons au Mactruc de la rue de Rivoli. Merveilleux sourires sur leurs visages. Christobald, qui n’y est jamais allé, ne sait pas comment manger son sandwich, les autres lui expliquent. Christobald qui ne sort jamais de son tout petit chez lui, Christobald l’ovni… (tender !)
Dans le jardin des tuileries, nous prenons le soleil en dévorant les mac trucs. Marjolin tente de fabriquer la paille la plus longue du monde en mettant bout à bout les pailles de ses camarades. Spectacle très drôle. Bonne humeur générale, le soleil est avec nous, enfin !
Monsieur Pipi fait la guerre à nos élèves, il leur fait la morale, essaie de leur apprendre la politesse. Délit de sale gueule, les gamins sont polis et attendent leur tour, comme les autres. Ils ne comprennent pas qu’on doive payer pour aller aux toilettes.
La Tour Eiffel enfin. Je vais chercher les billets. J’attends, longtemps… Enfin, j’ai les précieux sésames mais il nous faudra attendre encore deux heures.
On s’organise. Citronnelle va jusqu’au Trocadéro à la recherche d’un objet relationnel bondissant. Elle revient avec les deux ballons les plus chers du monde, quand on aime on ne compte pas !
Barnabé et Marjolin font le tour du Champ de Mars en courant, Barnabé ne tient pas longtemps avec sa patte folle, ce n’est pourtant pas faute de le lui avoir dit et redit. Mais quand on veut impressionner les filles, on ne ménage pas ses efforts !
Les filles font cercle sur la pelouse, Ciguë organise un match de foot avec les garçons, les bavards contre les silencieux. Les silencieux gagnent, il fallait s’en douter !
Pendant ce temps, Guimauve, Citronnelle et moi, on papote, on donne l’heure toutes les dix minutes, on autorise, on interdit, on compte, bref, la routine, déjà.
Les filles viennent nous voir de temps en temps, avec des questions existentielles, on essaie d’y répondre quand on peut. Lisette nous informe qu’elle vient de donner cinq euros à une pauvre femme avec un bébé. Pauvre Lisette, brave Lisette… Elle n’a plus d’argent de poche.
En face de nous, deux touristes s’apprêtent à faire un tour de 20 minutes en calèche pour la modique somme de 50 euros. Les élèves sont abasourdis.
Enfin, c’est l’heure.
Sommes dans l’ascenseur, serrés comme des petites sardines. A mesure que nous montons, les visages se ferment. C’est haut…
Deuxième étage, euphorie des gosses qui nous échappent sans préméditation, ils regardent partout. Cinq minutes. Après, c’est fini. On essaie de leur montrer les monuments, de leur indiquer les lieux dans lesquels nous sommes déjà allés mais ça ne les intéresse déjà plus. C’est dans la boîte. Je me demande si finalement, pour eux, la tour Eiffel n’est pas plus belle vue de l’extérieur. Quand on est dessus, on ne la voit plus. Ils ne la voient plus. Les boutiques par contre ont la cote, c’est là que nous finissons par les retrouver. Eberlués devant les préservatifs tour Eiffel, affolés par l’exorbitance des prix.
Lorsque nous ressortons, nous sommes assaillis par des revendeurs. Les élèves marchandent, les vendeurs sourient, ils se reconnaissent d’une certaine façon.
Métro puis tramway. Je ne savais pas qu’il fallait payer à nouveau pour le tramway, nous n’avons plus de ticket. Nous grugeons. Chut…
En attendant le départ de la machine, nous jouons au jeu de la barbichette. Je gagne ! Les élèves voudraient bien que je perde mais j’ai une longue expérience ! Qu’est ce que c’est drôle pourtant de voir leurs efforts pour ne pas éclater de rire devant ma mine sérieuse !
Il est 23 heures, les enfants sont couchés. Nous veillons. Des bruits de pas soudain. Ce sont les garçons qui reviennent de la chambre des filles en courant ! Pas couchés, donc… Course poursuite à travers les couloirs, éteignage des lumières, grondage et grosse voix, petits qui font semblant de dormir, chambres qui sentent les chaussettes, petits adorables dans leurs pyjamas, chaussons roses et pantoufles à têtes de chien, les garçons et les filles qui se font des coucous par les fenêtres de leur chambre, la vie, belle, drôle.
Fronçons les sourcils quand même, chacun joue son rôle !
Minuit, je suis derrière la porte de la chambre des garçons, je les entends qui discutent mariage.
J’entre pour leur dire que je ne veux rien savoir des amours de Marjolin et d’Adélaïde, que je suis bien contente pour eux mais qu’ils ont le temps d’y penser ! Là, c’est l’heure de dormir. Les petits rigolent.
Je referme la porte. Ils chuchotent.
C’est bien.
Je suis heureuse pour eux, de cette nuit à eux, loin de leurs parents, loin de leurs habitudes, loin de la misère, loin des tracas, loin de la pression de l’école, loin, tellement loin de tout.
Ah… La force de l’inattendu…
20 mai 2008
En attendant l'épisode trois qui finira bien par arriver !
A 23 heures, je m’ouvre le doigt en essayant de retirer une pile
coincée dans l’appareil photo d’une élève. Ceux qui sont venus assister
à la délicate opération s’écartent en hurlant « ça saiiigne ! ». Mon
doigt est délicatement soigné par Citronnelle et Guimauve, pendant ce
temps Ciguë déloge la pile.
Vous vous demandez sans doute pourquoi la pile était coincée… L’explication est fabuleuse !
Adélaïde,
la propriétaire de l’appareil, était venue implorer l’aide de Marjolin
: la pile était morte. Marjolin, n’écoutant que son courage, avait
mordu dedans pour lui redonner de l’énergie ! Le plus incroyable c’est
qu’Adélaïde, même si elle n’est pas insensible au charme de Marjolin,
ait essayé de remettre une pile totalement déformée dans son appareil
photo…
Ah… L’amour…
Commentaire de Je rêve : "on peut "mordre" dans une pile ??? Et ça la déforme ??? Alors ça ! "
Réponse, en images (merci à Guimauve et à son chéri)
08 mai 2008
Voyage à Paris, épisode 2/4, première partie
De bon matin, nous allons chercher les paniers repas pour midi. Déception des élèves : nous avions demandé des sandwiches végétariens, ils sont au poulet. La viande n’est pas préparée selon les rites religieux, seuls trois d’entre eux voudront bien y toucher. C’est un problème pour nous, les accompagnateurs. Bien sûr, nous respectons les religions, mais partir avec des enfants qui ne veulent manger que chez Mac Do et qui refusent de toucher à ce qu’on leur sert, ce n’est pas évident pour des enseignants d’une école laïque. Nos journées sont longues et épuisantes, pas envie non plus qu’ils s’évanouissent de faiblesse. Si au moins ils savaient pourquoi ils font cela, je crois que je l’accepterais mieux, mais ils l’ignorent hélas. Ils savent juste que c’est interdit et, dans le doute, ils refusent tout. Hier, ils étaient sûrs que le Coran leur interdisait d’entrer dans une église, aujourd’hui ils affirment qu’ils n’ont pas le droit de toucher au poulet ni même au pain qui est autour. Je trouve ça absurde, je n’aime pas les règles qui ne sont pas comprises. D’autant plus que ces règles, je ne crois pas qu’on les trouve dans le Coran mais je ne suis pas assez calée pour pouvoir en juger.
Bref. Nous voilà avec 17 sandwiches sur les bras. Faut faire avec. Citronnelle explique alors que ce serait stupide de jeter cette nourriture et qu’il y a plein de mendiants dans Paris à qui ça pourrait profiter. Les mômes sont d’accord.
Nous sommes au cimetière du Père Lachaise. Les enfants marchent entre les tombes, ils se suivent en file indienne. C’est étonnant ce tableau. Ces mômes qui passent à côté de grands hommes dont ils ignorent tout, ou presque.
Chopin devient Charlie Chopin, Choplin ou Mary Choplins, Molière les laisse presque indifférents, La Fontaine les étonne encore (comment une fontaine peut-elle avoir une tombe ?…). Ils ne retiendront pas les noms, ou très peu, ce monde n'est pas le leur mais ils s’arrêtent devant les caveaux et les tombes monumentales, interloqués.
- Comment peut-on construire des villas à l’intérieur d’un cimetière, madame ?
- Ce ne sont pas des villas, ce sont des tombes !
- Mais… personne n’habite dedans ?
- Hé ! Venez voir ! Un corbeau !
Les appareils photos sont sortis et une chasse au corbeau s’organise soudain…
Certains cherchent la tombe de Jésus, en souriant, je leur explique que Jésus n’a pas de tombe puisqu’il est ressuscité, ils trouvent l’argument très convaincant et arrêtent de chercher.
Nous passons devant la tombe de Petrucciani, elle est toute petite…
Il y a un cochon rose en porcelaine sur celle de Desproges…
J’aime ce cimetière, les petits cailloux et les mots laissés sur la pierre, le silence, ces tentatives dérisoires d’arrêter le temps, c’est touchant.
Ciguë montre aux élèves la tombe de Géricault, elle est ornée d’une sculpture représentant le radeau de la méduse. Nous irons la voir le lendemain, au musée du Louvre. Médusés, ils sont médusés ! Comment pourra-t-on voir ce tableau puisque Géricault est mort ?
Jim Morrison, ils ne le connaissent pas, ils jettent un œil morne sur sa tombe, et retournent à leurs conversations. Une petite vient me voir pour me confier, scandalisée: «Madame, Iphigénie elle parle moyen âge ! ». Devant mon incompréhension, elle précise : « Elle m’a dit « Veux-tu me lâcher ? ! ». En effet…
Nous sourions en passant devant le caveau de la famille Truc et en imaginant des répliques cocasses du genre « Je viens de perdre un Truc », « Je vais à l’enterrement d’un truc », « Tu sais que monsieur Truc nous a quittés ? », blagues de profs disent les élèves…
Dans le métro, les enfants guettent « les pauvres », un musicien en costume les déçoit beaucoup : il n’est pas assez mal habillé pour faire la manche.
Un clochard se retrouve avec six sandwiches au poulet, vous auriez vu sa tête et celle des petits qui lui tendaient leur nourriture...
Nous nous arrêtons dans un square pour manger entre deux gouttes de pluie. Les petits jouent à chat, c’est beau de les regarder jouer.
Nous allons visiter la basilique Montmartre, j’ai l’impression que ça se passe un peu mieux qu’hier. Avec mon groupe de six filles, nous avançons doucement, nous ne disons rien, nous nous contentons de regarder. Nous nous asseyons sur un banc. Les petites sont fascinées par les dorures et par les yeux du christ, sur la voûte, qui nous suivent partout. L’une d’entre elles me demande : « Vous êtes croyante madame ? ». Je réponds que oui. Elle s’éloigne pour communiquer « discrètement » la nouvelle à ses copines. C’est l’émoi dans l’assemblée, la prof est croyante… Je ne sais pas ce qu’ils croient que je crois !
Nous sortons, les autres groupes nous rejoignent. Certains ont assisté au début d’une messe, ils ont les yeux qui piquent. Pour d’autres, nous confie Guimauve, la visite a plus relevé d’un concours intitulé « j’éteins le plus de bougies possible ». Le gagnant a fait 54.
Ah … les lumières de Paris…
Voyage à Paris, épisode 2/4, deuxième partie
Place du Tertre, nous laissons à nos élèves dix minutes de quartier libre, nous sommes peut-être inconscients, je n’en sais rien. Il faut parfois faire confiance aux enfants si on veut mériter la leur. Nous ne les lâchons pas du regard, le quartier libre n’est pas si libre que ça…
Nous croisons un homme dans une chaise roulante, il n’a plus de jambes. J’entends un de mes élèves qui dit à un autre : « tu vois, c’est à lui que tu aurais dû donner ton sandwich ! ».
Près du métro Pigalle, certains de nos élèves font la queue devant des toilettes, les trucs bizarres en tôle, je n’ai jamais réussi à y aller, ça me fait trop peur ! Mais pour l’un d’entre eux, qui se dandine depuis un moment, ça urge vraiment. Il se dandine de plus en plus, plus que dix mètres, il grimace de douleur, plus que cinq mètres, et que c’est long cette attente, une vieille dame reste plus de dix minutes à l’intérieur, mon Christobald ne va pas tenir… La porte s’ouvre enfin et Christobald, de soulagement, se fait pipi dessus…
Derrière le petit groupe de nos élèves, une conne se met à gueuler que ça fait une demi heure qu’elle attend, que c’est pas croyable quand même, qu’est ce que c’est que ces enfants qui prennent tout leur temps, ouais, ouais, on est pressés nous aussi disent les gens… Je regarde mes petits, je leur souris et je leur dis : « on les emmerde ». Le suivant rentre calmement dans les toilettes sans un regard pour la foule furieuse. Je me retourne vers la conne et je fronce les sourcils comme je fais quand je veux montrer à mes élèves que je suis en colère sauf que là, je n’ai pas besoin de me forcer, ça part tout seul et me voilà à lui dire ses quatre vérités et à défendre mes petits. Non mais… Les élèves sont impressionnés, ils ne m’ont jamais vue comme ça, faut dire qu’ils ne m’ont jamais vue vraiment en colère. La conne baisse la tête.
J’emmène discrètement Christobald faire du shopping. Pendant que le reste de la troupe prend d’assaut le marchand de Kebab du coin, nous allons à la recherche d’un pantalon. Finalement, c’est un pantacourt qui fera l’affaire. Il est un peu trop grand pour lui mais Christobald n’ose pas faire le difficile. Bien sûr, il a honte, même s’il ne le dit pas, vous vous imaginez vous, avec votre froc tout trempé devant les élèves de votre classe et les profs ? Et devant les filles, vous imaginez ça ?
Nous revoilà, Christobald tient à pleines mains son pantacourt, c’est là que je remarque qu’il est trop grand pour lui. Je redoutais les moqueries, le regard des autres mais ces enfants-là ne sont pas comme les autres. Ils sont solidaires. Beaucoup d’enfants ont oublié ce que ça veut dire qu’être solidaire, pas les nôtres. Chacun vient prendre des nouvelles, propose sa ceinture ou un bout de ficelle, un cordon, et finalement Christobald retrouve le sourire grâce à la ceinture d’un poids plume comme lui. Beaucoup trop de poids plumes chez ces enfants. Le midi même, Christobald a mangé quatre sandwiches, il fallait le voir se jeter sur la nourriture, la frénésie qu’il y mettait. Christobald ne mange pas à sa faim chez lui et il n’est pas le seul.
Les champs Elysées, l’arc de triomphe au loin avec sa tombe de l’extra terrestre moldave inconnu, l’Obelix droit devant, les petits mitraillent tout ce qui passe, persuadés qu’ils vont forcément rencontrer une star.
Nous descendons l’avenue Montaigne pour rejoindre le pont de l’Alma.
Je ne sais pas bien comment raconter ça, ce passage-là, la misère qui côtoie l’indécence du luxe.
Les boutiques aux vitrines épurées, les gamins qui s’approchent pour voir si les prix sont marqués, les vendeuses dans leurs tailleurs qui flippent derrière les portes lourdes, les exclamations sidérées des élèves devant le petit bout de tissu à 9000 euros, l’incompréhension, totale.
La rencontre improbable entre deux mondes.
Barnabé voit soudain passer une Ferrari, il devient incontrôlable, se met à faire de grands gestes et bouscule une vieille dame très bien habillée. Elle lui lance un regard noir, il ne la remarque même pas. Un peu plus loin, devant le Plaza Athénée, une voiture de luxe est garée, Barnabé se précipite et s’appuie dessus en même temps qu’il essaie de se prendre en photo avec son portable. Nous, nous avons pris de l’avance, on a bien senti que c’était pas forcément une bonne idée ce petit détour par la rue Montaigne alors Citronnelle s’est retrouvée seule avec quelques loulous surexcités. Elle voit arriver deux malabars de trois mètres douze, Barnabé n’a toujours rien remarqué, il bouscule à nouveau la vieille dame quand il aperçoit une nouvelle fabuleuse voiture qui arrive devant le tapis rouge de l’hôtel. Les molosses courent après lui, Barnabé court plus vite encore, il slalome entre les voitures, du rêve plein les yeux. Les gens très bien du quartier regardent la scène, à moitié amusés et à moitié craintifs. Mais nos deux gorilles veillent, il ne sera pas dit que la misère restera longtemps dans cette avenue, à faire du mal aux yeux des nantis qui ont autre chose à faire que de supporter…
Bref. Pas la peine d’en rajouter.
Promenade en bateau mouche, les enfants sont heureux, nous aussi. Ils font des coucous aux gens qui sont sur les rives, aux touristes sur les ponts. Nous passons près de la tour Eiffel et Marjolin s’écrie : « ça sent la foire la tour Eiffel ! ».
On dirait bien qu’il y a de l’amour dans l’air, à en juger par certains regards échangés.
Marcel est assis devant moi, le lecteur MP3 vissé sur les oreilles. De son pantalon de jogging dépasse un caleçon jaune avec de petites fleurs roses…
Les premières minutes, les élèves sont attentifs et puis très vite, ils ne regardent plus le paysage, ils bavardent entre eux. De temps en temps, nous tentons un « oh ! regardez ! » mais sans grand succès. On dirait presque qu’ils sont déjà blasés. Certains observent un peu mais à travers le miroir de l’appareil photo de leur portable. Société de la consommation et du pouvoir d’achat où les souvenirs sont forcément tangibles, stockables et stockés.
Devant l’assemblée nationale, Ciguë tente un « Oh ! regardez ! une Ferrari ! », les élèves se retournent vivement et quand ils réalisent qu’ils ont été eus, ils ricanent !
Barnabé a terriblement envie d’uriner, pas de toilettes en vue. Nous n’avons pas envie de prendre de risques, nous lui disons d’aller derrière un bus. J’entends soudain Ciguë qui dit : « Barnabé, derrière le bus ! pas SUR le bus ! ».
Nous rentrons au centre d’hébergement, épuisés, comme la veille.
A 22 heures, Barnabé est en train de recopier 50 fois « je ne dois pas hurler dans les couloirs ni aller dans le dortoir des filles ».
A 22 heures 30, il se met lui même des claques en constatant qu’il a oublié cinq lignes.
A 23 heures, je m’ouvre le doigt en essayant de retirer une pile coincée dans l’appareil photo d’une élève. Ceux qui sont venus assister à la délicate opération s’écartent en hurlant « ça saiiigne ! ». Mon doigt est délicatement soigné par Citronnelle et Guimauve, pendant ce temps Ciguë déloge la pile.
Vous vous demandez sans doute pourquoi la pile était coincée… L’explication est fabuleuse !
Adélaïde, la propriétaire de l’appareil, était venue implorer l’aide de Marjolin : la pile était morte. Marjolin, n’écoutant que son courage, avait mordu dedans pour lui redonner de l’énergie ! Le plus incroyable c’est qu’Adélaïde, même si elle n’est pas insensible au charme de Marjolin, ait essayé de remettre une pile totalement déformée dans son appareil photo…
Ah… L’amour…
04 mai 2008
Voyage à Paris, épisode 1/4
Premier jour
Dans le hall de la gare, les visages anxieux des parents et des petites bobines encore ensommeillées.
Nous allons sur le quai.
Lâche ma main maman, lâche ma main.
Je l’entends qui pense « ne lâche pas ma main ».
Les enfants montent dans le wagon, les parents restent sur le quai.
L’un d’entre eux, monte dans le train soudain, il laisse quelques pièces au creux de la main de son fils et lui murmure quelques mots à l’oreille.
Le train va démarrer, les parents font des gestes d’adieu, les enfants les regardent tout en faisant semblant de ne pas les regarder.
Yohan ne veut plus partir, il a soudain mal au ventre, il se retient de crier au secours.
Le train démarre, les parents deviennent de plus en plus petits puis disparaissent.
Yohan regarde sa ville qui s’éloigne par la fenêtre, de grosses larmes coulent sur ses joues.
Citronnelle s’assoit à côté de lui. A chaque fois que nous croisons un train, il serre très fort sa main et son visage se crispe d’angoisse. « Madame, il ne vient pas sur nous ?».
Ciguë se promène entre les rangs et veille au grain. Il confisque des portables, lecteurs mp3 bruyants, des graines de tournesol et une bouteille de parfum.
Le train avance.
Un homme entre dans le wagon avec une guitare. « Un pianiste ! », s’écrie Barnabé tout content.
La pluie sur les vitres du TGV, le trajet fabuleux des gouttes.
C’est bientôt l’heure de manger. C’est toujours l’heure de manger. Les enfants sortent d’immenses sandwiches de leurs gros sacs, je devine leur mère qui a eu peur qu’ils manquent. Un déballage incroyable de nourriture s’opère, on se croirait dans les pires orgies. Dans le wagon, ça sent la joie et la misère.
Sur le trajet, les enfants aperçoivent des moutons, c’est du moins ce qu’ils crient dès qu’ils voient des vaches.
Les papiers de bonbons s’accumulent dans les poubelles, les visages se détendent à mesure que les ventres se remplissent. Paris approche.
Emeute dans le train quand l’un d’entre eux crie « la tour Eiffel! » au moment où nous croisons un pylône à haute tension.
Nous arrivons. L’excitation est palpable. Qu’est ce que c’est grand ici…
Allons déposer nos affaires au centre d’hébergement. "Quand est-ce qu’on mange" disent-ils déjà.
Nous prenons le bus pour aller sur l’île de la Cité, cité qui ne ressemble pas vraiment à la leur.
C’est le centre ville madame ?
Dans la cathédrale Notre Dame, visages ébahis, déroutés. C’est vieux, c’est grand, c’est beau.
Lisette est persuadée que j’ai parlé de Fantomas quand je lui montre saint Thomas sur un bas relief. Elle est un peu étonnée, mais pas trop.
Ciguë et Guimauve tissent des liens entre les religions, ils pointent les ressemblances tout en montrant les différences. Choc des cultures.
Dans le groupe de Citronnelle, c’est un peu plus compliqué. Yohan et Barnabé refusent de regarder, ils expliquent qu’ils sont musulmans et proclament qu’ils n’ont donc pas le droit de le faire. Il reste deux élèves dans le groupe : Christobald, un témoin de Jéhovah qui assaille Citronnelle de questions comme « Mais… pour les catholiques, c’est comment le paradis universel ? » et Elsine, un antireligieux convaincu qui ne cesse de s’exclamer : « Vous vous rendez compte de tout ce qui a été dépensé pour ça ? ! Vous imaginez le nombre de personnes qui sont mortes pour construire ça ! » . Un quatuor de choc !
Sur le parvis, des vendeurs assaillent nos élèves. 10 euros les 6 tours Eiffel. Les petits négocient ferme, nous en restons babas et observons avec émerveillement leur talent en la matière. Finalement, ce sera 6 tours Eiffel pour 4 euros plus un petit cadeau pour toi mon ami. Après les négociations, nous prenons des photos sur lesquelles ils brandissent fièrement leurs porte clés clinquants. Les vendeurs viennent nous en offrir, ils ont fait une bonne affaire eux aussi !
Nous nous promenons, nous allons au châtelet puis nous nous arrêtons quelques instants devant Beaubourg.
Pas possible de monter les escaliers roulants, c’est payant, nous nous contentons d’admirer les gros tuyaux et une araignée géante qu’il est interdit de toucher mais que les enfants touchent quand même.
Sur l’esplanade, des caricaturistes en pagaille. Vingt mômes s’agglutinent autour de l’un d’eux, ils l’appelleront « le grand patron ». Les touristes qui se font croquer nous demandent d’où nous venons. Les enfants répondent. Ils sourient quand le grand patron leur dit : « j’avais deviné, vous êtes bien bronzés ! ». On peut dire que pour avoir des couleurs, ils en ont ces enfants-là, Citronnelle en profite pour baptiser notre voyage : « La sortie Benetton ».
Nous allons partir mais un magicien commence son spectacle. Les élèves sont fascinés, ils nous supplient de les laisser regarder. Nous laissons, après tout, c’est pour eux que nous faisons ce voyage…
Le magicien plie une feuille, et, après maintes circonvolutions, il la transforme en un billet de 50 euros. Il appelle un enfant, un petit blondinet de quatre ans à peine. Il lui donne le billet et lui demande son prénom.
- Tu t’appelles Louis ? ! C’est un prénom de riche ça !
Et il lui reprend le billet. Chez nos gamins, c’est l’éclat de rire général, et les « Moi monsieur ! J’ai pas un prénom de riche » fusent.
Nous retournons au centre épuisés. Dans le métro, Konrad me demande : « Qu’est ce que vous avez préféré madame ? ». Je lui réponds, d’un air un peu blasé : « tu sais Konrad, je connaissais déjà, j’ai vécu à Paris pendant longtemps ». Il me regarde d’un air interdit. Il essaie à nouveau : « Mais, qu’est ce que vous avez préféré ? »
Je cherche une réponse, je n’en trouve pas, alors je lui retourne la question.
« Ben moi, c’est quand il a sorti un lapin de son chapeau ! ».
Ah…. Paris…
28 mars 2008
Film muet
Le piano, juste le piano.
Buster Keaton apparaît sur l’écran et les enfants redeviennent des enfants.
Le piano accélère.
Le cinéma résonne de leurs éclats de rire.
Le piano joue encore.
Ces visages heureux, tâches de lumière dans la pénombre.
Et le piano, toujours.
- Pssst ! Pssst !
Mon collègue, Eglantier, est interpellé par une élève inquiète.
- Il faut dire à Madame Citronnelle de se reposer !
Eglantier ne comprend pas. Il cherche du regard notre collègue de musique, elle était devant l’écran pour surveiller les monstres mais elle a fini par s’asseoir dans un coin où on ne peut pas la voir.
- Monsieur ! Monsieur ! ça fait trop longtemps qu’elle joue du piano maintenant, elle doit être fatiguée !
Magie du cinéma, magie de l’enfance.
13 décembre 2007
L'arbre à souhaits
Dans la bibliothèque, un arbre à souhaits.
Accrochés aux branches, des petits papiers multicolores:
J'aimerais que toutes les filles m'aiment.
J'aimerais bien avoir un vélo et voler dans le ciel.
Je souhaite venir à l'école en limousine.
Je voudrais un vélo même si je vais l'avoir.
Je voudrais que toute ma famille vienne chez nous même mémé.
Je voudrais un portable, puis la Wii et une jument (cheval fille).
J'aimerais avoir des pouvoirs.
Acheter le paradis.
04 décembre 2007
Petites étoiles
Je vois de petites étoiles qui s’allument dans leurs yeux ! C’est si beau !
J’ai commencé, tout doucement, sur la pointe des pieds, à leur parler de mon projet de les emmener à Paris.
Ils rêvent tout haut…
Nous étions en train d’étudier une fable de La Fontaine, je leur dis que nous verrons peut-être sa tombe au père Lachaise si nous allons à Paris.
- Madame, une fontaine, ça n’a pas de tombe ! (sérieux comme un pape, je vous promets !)
Moi, grand sourire : « Tu connais beaucoup de fontaines qui écrivent des fables ? ».
J’ai écrit au ministre, au maire, au conseiller général, aux messieurs qui ont des sous aussi. Je le leur explique. Je leur dis que peut-être ça ne sera pas possible, leur demande s’ils connaissent des sponsors, on ne sait jamais…
- Moi madame, je connais un avocat !
- Et moi, je connais Durand et fils madame !
Cherchez les petits, cherchez, on ne sait jamais…
A la fin du cours, Firmin vient me voir, presque en cachette.
- Madame, j’ai économisé deux cent euros, je peux vous les donner pour vous aider pour le voyage !
Vous verriez les petites étoiles qui s’allument dans leurs yeux !
Comme ils sont beaux ces enfants qui rêvent !


