journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

23 novembre 2007

Angelin

Angelin, c’est le jour et la nuit, le diable et le bon dieu, le grain de sable qui vient faire crisser ta vie toute tranquille…
Angelin a douze ans, à peine, il a un regard qui peut te faire fondre, des yeux de Bambi et de petites fossettes quand il sourit à pleines dents.
Ses cheveux noirs sont une explosion joyeuse, on dirait des petits toboggans pour ses pensées.
Angelin vient d’un établissement spécialisé avec un sigle tellement compliqué que tu ne pourras pas le retenir. Il souffre de troubles du comportement. Il souffre, c’est exactement ça. Il est victime et bourreau à la fois. Il voudrait être un enfant parfait alors il rage quand il n’arrive plus à se contrôler et, perdu pour perdu, quand ça commence à déraper, t’as pas fini d’être emmerdé avec lui.
Angelin te hurle sa violence et son bonheur aussi. Il se lève soudain et se met à chanter.
Il te demande cinq fois de suite de répéter une consigne mais il ne t’écoute pas. Et quand il te dit pour la sixième fois qu’il n’a toujours pas compris, tu pourrais croire qu’il se paie ta tête, ce n’est même pas sûr…
Angelin boude, Angelin rit, il t’écoute gravement puis lance une boulette sur le crâne de l’élève du premier rang.
Il t’aime, il te déteste.
Tu l’aimes, tu n’arrives pas à le détester vraiment.
Il a été exclu une semaine mais son père n’en a rien su car sa mère n’a rien dit.
Il te dit qu’il a compris et qu’il va devenir exemplaire puis il te parie dix euros qu’il ne fera pas sa punition.
Il cherche la confrontation en même temps qu’il la fuit de toutes ses forces.
Il voudrait juste qu’on l’aime mais il croit qu’il n’en est pas digne ou pas capable, alors il joue à être le mauvais lui.
Angelin a désespérément besoin que tu l’aimes.
Ce soir, j’ai croisé Angelin et sa famille en sortant du collège. Ils avaient rendez-vous pour son grand frère qui fait lui aussi des siennes. Ils étaient six dans la petite 205. Sa maman lui a dit de rester dans la voiture et est partie avec son fils aîné. Un tout petit hurlait dans la voiture, Angelin est sorti et a pris le même chemin que sa mère. Sa grand-mère, qui était dans la voiture s’est alors mise à klaxonner et à vociférer, il s’est vaguement retourné et lui a fait un bras d’honneur…
Lorsque j’ai commencé ce métier, il y a maintenant dix ans, un groupe d’élèves est venu me trouver pour me dire que je ne les aimais pas. Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu : « parce que vous ne nous punissez jamais ». Devant mon incompréhension totale, ils m’ont expliqué que si je ne les punissais pas, ça voulait dire que je me moquais de ce qu’ils pouvaient bien faire, que je ne les trouvais pas assez importants, que je ne m’occupais pas assez d’eux. Il m’a fallu pas mal de temps pour intégrer cette idée qui allait à l’encontre de mes principes théoriques d’éducation…
Angelin est un petit bonhomme qui souffre et qui fait souffrir. Peut-être préfère-t-il les punitions et les coups plutôt que rien, peut-être ne connaît-il pas d’autres moyens de communication, peut-être…
Angelin a désespérément besoin que tu l’aimes mais toi tu ne sais pas toujours ce qui peut se cacher derrière une insulte ou un comportement agressif, alors tu lui colles un rapport ou une heure de colle parce que si tu commences à penser que derrière chaque problème de comportement il y a un appel au secours, tu n’en sortiras jamais et puis la loi, il faut bien qu’à un moment ou à un autre, quelqu’un la lui rappelle.
Angelin te poursuit quand tu rentres chez toi et que tu retrouves ta famille. Tu essaies de ne pas y penser mais un Angelin ou un autre arrive toujours à se faufiler au moment où tu l’attends le moins. Tu écoutes ton fils qui te dit « maman je t’aime » et tu vois soudain un Angelin. Tu chasses très vite son image. Elle revient.
Tu veux que je te dise, c’est mieux comme ça. Le jour où tu ne penseras plus aux Angelin, il te faudra changer de métier pour panne de cœur et ce n’est pas parce qu’à l’I.U.F.M. on t’a répété mille fois que tu n’es pas là pour les aimer que t’es obligé de te laisser lobotomiser.
Parce qu’un prof avec un cœur en état de marche, c’est toujours mieux qu’un singe savant.

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01 juin 2007

Oscar

Oscar me regarde du haut de ses douze ans. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le bercer, de lui dire qu’il n’est pas tout seul, qu’il peut pleurer, qu’il peut crier, qu’il peut gueuler.
Mais Oscar se tait. Il me regarde et il s’assoit.
Pendant le cours, Oscar dessine puis déchire sa feuille en mille morceaux. Il ne prend pas de notes mais je sais qu’il ne perd pas un mot. Quand je pose une question, il lève la tête de son dessin, me regarde en souriant et me parle doucement, sans jamais lever la main. Je ne pense pas même à l’agonir tant sa voix est douce et apaisante. Il me repose les oreilles.
Comment réussit-il à suivre mon cours ?
Oscar attend une décision de justice qui devrait vraisemblablement l’exclure de sa famille. Oscar est un enfant en danger, un p’tit bonhomme plongé dans une réalité sordide, un papa violent, une mère alcoolique qui vole dans les supermarchés, un couple qui se déchire. Oscar ne veut pas quitter sa famille pourtant et il attend avec angoisse le moment où un juge lui apprendra qu’il doit aller vivre ailleurs. Toute la classe s’est cotisée pour acheter à Oscar de quoi manger parce qu’à sa maison, plus d’électricité, plus de téléphone, plus d’eau, plus d’argent…
Oscar est capable de me parler d’Ulysse et du cyclope pendant des heures, il connaît le nom des trois expansions du nom, il ne m’envoie pas balader quand je lui demande d’identifier un subjonctif présent dans un texte.
J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le bercer, de lui dire qu’il n’est pas tout seul, qu’il peut pleurer, qu’il peut crier, qu’il peut gueuler.
Mais Oscar se tait. Il a enfermé sa douleur au fond de lui.
La vérité, c’est qu’Oscar est un enfant seul, qu’il est des misères contre lesquelles un prof n’est pas armé. La vérité c’est que c’est moi qui pleure en regardant Oscar.
Comme lui, j’enferme mes pleurs au fond de moi, puis je fais semblant.

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29 mai 2007

Framboise

J’aime bien cette petite histoire racontée par Balsamine ce midi.
Framboise est un élève de troisième, je l’avais l’an dernier, l’était déjà un peu remuant, il remue toujours à ce que j’ai cru comprendre! Il y a ainsi des élèves qui sont physiquement incapables de tenir longtemps en place, on sent que leur corps est totalement indépendant de leur esprit. Les pieds remuent, les mains s’agitent et manipulent des tas d’objets divers et très variés, du simple crayon au couteau voire à l’anneau de classeur autour du nez… Et cet étrange phénomène, quelques minutes avant la sonnerie, quand instinctivement les corps se tournent vers la porte de sortie. Comme aimantés les pieds pivotent tout doucement, puis le torse, les épaules, le visage…
Il y a quelques jours, Framboise demande discrètement à Balsamine s’il peut quitter son cours à onze heures trente plutôt qu’à midi. Evidemment, elle lui explique que c’est impossible, qu’il a obligation de rester jusqu’à la fin. Framboise prend alors une mine déconfite et tente de négocier : « Madame, Madame, c’est une question de survie ! ». Intriguée, Balsamine essaie de comprendre et son élève de lui expliquer tout bas, pour ne pas que ses « camarades » ne l’entendent :
- C’est mon oncle, il revient de Paris.
- Ah bon ?
- Il est revenu avec un oiseau…
- Oui ?…
- Ben… Faut que je le nourrisse toutes les deux heures madame, sinon il va mourir !
Malgré les protestations de Balsamine, notre ornithologue a pris la décision de s’auto-exclure.
Question de survie.
Un drôle d’oiseau ce Framboise, capable de quitter le cours, comme ça, sous les yeux médusés et moqueurs des autres, de ceux pour qui sa passion pour les volatiles reste au mieux un mystère, au pire une preuve supplémentaire de sa folie.
Je l’aime bien, moi, cette folie, ça me change des excuses habituelles du type « j’ai un bus à prendre », « ma mère est très malade faut que j’aille la voir à l’hôpital », «Z’ai l’dentiste Mdaame »…
J’imagine Framboise en train de donner la becquée à l’oiseau, j’imagine ce grand bonhomme qui ne sait pas toujours vraiment quoi faire de son corps, figé, l’espace d’un instant gracieux…
Un moment pour eux deux, un moment secret qu’il ne faudra surtout pas ébruiter.
On parle un peu fort et les oiseaux s’envolent…

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09 mai 2007

la valse des fantômes

Elle est absente depuis si longtemps que j’aurais presque pu oublier son existence. Elle revient cependant, comme une fleur, le sourire aux lèvres. Elle nargue le reste de la classe, elle me toise un peu, histoire de bien montrer que c’est elle qui daigne me supporter. Et non l’inverse.
Il en est ainsi des fantômes de ma classe de quatrième. Ils reviennent parfois de l’autre monde.
Il y a quelques jours, alors que je faisais l’appel, le prénom d’une élève que je n’ai jamais vue m’a échappé. Il faut dire, à ma décharge, qu’elle figure sur ma liste de classe. Elle est venue en début d’année, une fois, peut-être deux, puis elle est repartie, c'est sûr, elle couvait quelque chose... Ses petits camarades, si petits soudain, m’informent qu’elle vit maintenant dans une caravane avec son copain. Depuis un mois, un petit être hurleur les a rejoints. Elle vient à peine d’avoir quinze ans.
Il en est ainsi des fantômes de ma classe de quatrième. Certains reviennent parfois de l’autre monde quand d’autres quittent brutalement l’enfance.

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23 avril 2007

Augustine et les garçons

Ambroise et Augustine sont assis côte à côte. C’est le hasard de l’alphabet qui les a ainsi réunis puisque je "range" mes élèves par ordre alphabétique. Ou peut-être est-ce le destin…

En début de cours, je passe parmi la classe pour vérifier que chacun a bien devant lui son manuel scolaire. Si ce n’est pas le cas, je gratifie les étourdis d’une petite croix. Au bout de trois croix (par trimestre), c'est la punition qui tombe. (Bing!)

Me voilà devant Ambroise et Augustine. Cette dernière m’affirme sur un ton piteux qu’elle a oublié son livre. Je suis assez perplexe car ce n’est pas vraiment son habitude mais bien plutôt celle de son voisin de table. Je ne dis rien, j’ajoute une petite croix en face de son nom et continue mon inspection.

J’arrive à présent devant Honoré qui, c’est un exploit, a son manuel ouvert devant lui. Comme il me semble avoir surpris un mouvement et que j’ai un peu l’habitude que les élèves prêtent leurs livres à ceux qui n’ont pas encore subi mon regard inquisiteur, j’examine attentivement sa tête : il m’a l’air anormalement content de lui, un petit air filou… Dans le doute, j’examine la page de garde et constate que le livre appartient à… Augustine !

Augustine qui s’est dénoncée pour un "crime" qu’elle n’a pas commis ! Augustine qui frise la punition pour les beaux yeux d’Ambroise en se faisant passer pour la fautive, puis qui vole au secours d’Honoré !

Quel grand cœur !

Et que c’est beau l’amour, tout de même !

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