15 avril 2006
Nos amis les professeurs
Chers clients fidèles, chers futurs clients,
Attentifs à vos souhaits et à votre curiosité toujours en alerte, nous vous proposons aujourd’hui une offre promotionnelle sur notre dernier produit :
Le monde merveilleux de nos amis les professeurs !
Imaginez une grande cage lumineuse, une moyenne cage en demi teinte et une toute petite cage, toute sombre. Trois boîtes, alignées comme des dominos et bordées par un décor très réaliste : un long couloir, un escalier, une vue citadine et une salle de classe. Pour pénétrer dans ce complexe, nos petites bêtes doivent obligatoirement passer par la grande cage également appelée "salle non fumeur". Dans le fond de celle-ci, se trouve une porte, parfois frénétiquement ou rageusement claquée : l’accès à la moyenne cage, dite "salle fumeur", qui elle-même donne accès à la petite cage appelée "les toilettes". Nous vous laissons imaginer les tensions que cette configuration ingénieuse peut créer dans un univers clos mais c’est en même temps l’un des ressorts majeurs de la communication entre les différentes espèces et l’occasion toujours enrichissante pour l’observateur, d’admirer des comportements d’agressivité, de jalousie, d'hystérie ou de fuite.
Description de la grande cage: elle se compose des "casiers", des "panneaux d’affichage" et de l’espèce dite "non fumeurs".
– Les casiers : ce sont de petites boîtes, hermétiquement fermées, dans lesquelles nos petits amis entassent des réserves de nourriture ainsi que divers objets de torture qu’ils utiliseront ensuite sur leurs propres cobayes. Il semblerait que la disposition de ces cubes dans l’espace ne soit pas due au hasard et certains scientifiques avancent l’hypothèse que les casiers les plus hauts placés appartiendraient aux professeurs "influents" tandis que ceux du bas échoiraient aux professeurs "rebelles" et seraient une sorte de punition qui leur serait infligée dans la mesure où, vous le constaterez sans peine, il leur faut se livrer à de réelles acrobaties pour accéder à ceux qui sont posés à même le sol. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons pas encore vérifier cette assertion mais il est à noter que l’emplacement des dits " casiers " change une fois l’an ce qui tendrait à corroborer l’idée de promotions ou de rétrogradations.
- Les panneaux d’affichage : ce sont de grands tableaux sur lesquels on trouve d’énigmatiques informations relatives, à ce qu’il semble à ce jour, à la vie de l’établissement – La polo rouge a encore oublié d’éteindre ses feux - ou à la vie même de ces animaux. On trouve ainsi des "faire parts" qui invitent à d’étranges démonstrations de réjouissance ou d’accablement en fonction de la couleur de fond utilisée.
- Les non fumeurs : c’est ainsi qu’on nomme la population qui fréquente cette salle, population qui, sur le plan physique, n’est guère différente de la population qui s’entasse dans la cage moyenne. L’observateur aguerri s’apercevra cependant assez vite de quelques caractéristiques constitutives de cette espèce. Les non fumeurs ne parlent pas aussi fort que leurs voisins et sont moins démonstratifs, d’une manière générale. On les trouvera le plus souvent assis devant de rudimentaires machines à écrire ou debout devant de rudimentaires machines à copier. De nature réservée, le "non fumeur" est donc peu prolixe mais vous le verrez s’animer à coup sûr si vous ouvrez la porte qui donne sur la salle dite "fumeur ", en ayant pris soin au préalable de débrancher la ventilation (en option sur le modèle ZEP).
Description de la cage moyenne : elle est composée du "clic-clac", de la "cafetière" et de l’espèce dite "fumeurs".
- Le clic-clac : on trouvera également assez souvent les fumeurs assis devant de rudimentaires machines à écrire ou debout devant de rudimentaires machines à copier mais ce qui les distingue de leurs voisins c’est qu’ils ont la faculté de s’allonger. On pourra donc parfois les surprendre dans cette position sur un objet rectangulaire appelé le clic-clac ou encore " le canapé ". Si vous avez de la chance, vous pourrez même assister à d’étranges parades amoureuses, mais il vous faudra ouvrir l’œil et être patient : le comportement du fumeur est souvent imprévisible.
- La cafetière : sorte de distributeur primaire d’une boisson noire et chaude, la cafetière est le point de ralliement des fumeurs et des non fumeurs. Cet objet de socialisation joue son rôle dès le début de la journée quand le premier animal pénètre vers 7 heures 20 dans la salle moyenne et prépare le breuvage pour ses congénères, jouissant ainsi d’un certain prestige et de l’admiration de ceux pour qui le maniement de cette machine reste proche du magique. Pour finir, on remarquera parfois de vives tensions autour de cette cafetière si les ustensiles servant à contenir le liquide n’ont pas été nettoyés.
- Les fumeurs : c’est l’espèce la plus bruyante mais vous apprendrez à l’apprécier car elle est d’une nature plutôt gaie et souvent vive. Ainsi, vous pourrez surprendre les fumeurs en train de rire voire même de chanter mais vous les verrez aussi crier, pleurer ou râler car ils ont plus de mal que leurs voisins à dissimuler leurs émotions. Il est à noter que certains fumeurs se caractérisent par leur volonté de rejoindre les non fumeurs. Vous les reconnaîtrez aisément à leur cri de ralliement : " Demain, j’arrête ! ". On notera également que cette salle est parfois fréquentée par l’espèce des non fumeurs et l’on ne sait toujours pas si c’est pure sympathie de leur part, besoin de se marginaliser, esprit scientifique et goût pour l’étude, ou simple " erreur de casting ".
Description de la petite cage : les deux espèces viennent y faire leurs besoins, le plus souvent dans le noir, obscurité tempérée néanmoins par une source lumineuse de couleur jaunâtre accrochée au plafond. Pour dissimuler le fait qu’ils ont des impératifs biologiques naturels, nos petits amis vaporisent sans modération une fragrance dite "brise marine" qui est encore plus nauséabonde que la première.
Chers clients, si cet aperçu du merveilleux monde des professeurs vous a plu : n’hésitez pas ! Achetez dès maintenant " l’espace professeurs ".
Composé de trois cages en béton armé, il fera la joie des petits et des grands !
Dernière minute : Bénéficiez de la promotion réservée à nos fidèles clients ! Nous vous proposons un complexe architectural composé d’un grand bâtiment -incluant l’espace professeur-, d’une cour dite " de récréation ", d’un gymnase, d’une cantine, d’un parking et d’un espace administratif ! Des heures et des heures d’amusement garanties !
17 mars 2006
Anthony ! T'as fait pleurer la prof !
Anthony est assis au premier rang. Seul. Anthony est un élève sérieux et réservé. Anthony travaille en silence. Anthony ne se moque pas, ne rit pas bêtement et ne participe pas à l’ambiance souvent survoltée de sa classe de troisième.
Anthony "manque de bases", comme on dit pudiquement sur les bulletins mais il s’accroche ce qui n’est pas évident compte tenu des " anti modèles " de discipline et de rigueur face au travail qu’il a autour de lui.
Je ne sais pas vraiment le son de sa voix. Je n’ai pas pour habitude d’interroger les élèves qui ne le souhaitent pas. Je leur laisse le droit à la timidité.
Ce matin, à 9 heures 33 précisément, un miracle s’est produit : Anthony a parlé.
Non ! Anthony n’a pas " parlé ". Anthony a vibré, il a tremblé, il a crié, il a ri, il a…
Je vous jure que j’essaie de vous dire mais ce n’est pas possible. Anthony nous a fait cadeau d’un poème qu’il a récité avec un tel talent, une telle grâce, une telle émotion… La classe en est restée médusée, déstabilisée. Dès les premiers mots, " La vie… sans toi… je sais pas… ", le silence des élèves et la voix d’Anthony :
Cette vie est la nôtre
la vie sans toi je sais pas ce soir
le bal a mal commencé on a entendu
dans la rue des enfants traînent leur ennui ils aiment
casser du bois et faire un feu
il faut apprendre les choses naturelles entre
un homme et une femme et la vie
sans toi ni Jules ou Jim je ne sais pas très bien où
j’en suis sûr c’est pas tous les jours qu’on aime
à perdre la tête les mains tremblantes la raison il y a longtemps qu’elle a fait long feu
pétard mouillé ramassé au fond d’un caniveau on se rassemble autour dans une cave on partage jusqu’au corps
plus loin ça fait trop mal c’est dangereux
rester à la surface
Benoît Conort.
Quand sa voix s'est tue, le silence encore. Longtemps. Il s'est tourné vers moi, un peu gauche, un peu gêné… Je l’ai regardé comme je ne l’avais jamais regardé et je lui ai dit merci. Je pleurais.
13 mars 2006
Je veux et j'exige d'exquises excuses...
Exercices de diction avec les troisième "rupture". En préambule, je demande : "L'un de vous sait-il ce que signifie le mot diction? ". L'an dernier, je n'aurais pas posé la question, maintenant c'est un réflexe, quitte à parfois les vexer, même si c'est rare, parce qu'ils pensent que je pourrais les prendre pour des idiots. Bref, je pose la question.
Fabuleuse réponse de Rachid : "La diction, c'est quand on est au café et qu'on veut payer".
Petits exos de mémorisation puis d'articulation. C'est au tour de Mickael de dire tout haut "Va chercher ce chat chez ce cher Serge ":
- " Bon, vous m'écoutez? ... Bon, j'y vais... Vous m'écoutez, hein?... Va chercher che chat... Va chercher ce chat chez che cher... Je recommence... Va chercher ce chat chez ce cher Cherge... Va chercher che ... Va niquer ta mère !"
et, l'espace d'un instant, fragile et délicieux, un rire incontrôlable et incontrôlé s'échappe de nous. Magie de l'enfance retrouvée qui me fait monter soudain les larmes aux yeux. Quand je regarde ces enfants de 14, 15, 16 ans, j'ai parfois tellement l'impression de me trouver face à des adultes miniatures reproduisant nos mesquineries, nos gestes stéréotypés, nos pensées normées et nos peurs imbéciles...
10 mars 2006
Kaléidoscope
D’abord, l’horloge de l’avenue Bir Hakeim n’indiquait rien du tout quand je suis passée devant ce matin. Pas même un petit " 7 heures 33 ". Rien. Le noir complet. Le vide absolu. Mauvais signe.
Ensuite… ensuite une longue journée… longue, longue, longue…
En voilà un résumé, partial, afin que les moments les plus pénibles se métamorphosent, par la magie du prisme de la distance, et de l’oubli…
La tête de Lauriane. Dodeline en cadence. Lauriane chantonne tout bas, mais comme elle est au premier rang, je l’entends, forcément. Elle dissimule bien mal l’écouteur de son lecteur MP3 en imitant à s’y méprendre l’attitude du censeur de Robien.
La main de François. Deux doigts courent sur sa table comme deux jambes et viennent shooter dans une boulette de papier. Je lui dis " François ! Un peu de concentration ! " Il me répond : " Mais, je ne joue pas Madame ! ".
Les yeux de tueur de Samir. Vexé que je ne note pas sa copie, il la déchire dans un geste théâtral !
Les larmes de Cinthia quand je lui demande si elle va bien.
La tête de Cinthia mais pas ses seins ni son corps nu sur les photos truquées du portable de son amie …
La bague retrouvée d’El Ghazi. Elle brille de mille feux ! Comme son merveilleux sourire à chaque fois que je le prends en défaut !
Le poing de Rachid dans le nez de Mickael...
Le nez de Rachid dans le poing de Mickael...
La couche de colle de deux centimètres d’épaisseur sur le cahier de Mickael.
Les poings serrés de Timothée qui récite son poème, debout devant toute la classe. La voix tremblante d’Elian, le regard apeuré de Patrice… Et puis le silence soudain, les yeux mouillés, les visages surpris et émus enfin, quand Yoann nous fait le cadeau de ce poème d' Eluard :
LA SOLITUDE La solitude l'absence La solitude le silence La solitude l'absence
Et ses coups de lumière
Et ses balances
N'avoir rien vu rien compris
plus émouvant
Au crépuscule de la peur
Que le premier contact des larmes
L'ignorance l'innocence
La plus cachée
La plus vivante
Qui met la mort au monde.
Et ses coups de lumière
Et ses balances
N'avoir rien vu rien compris
La solitude le silence
plus émouvant
Au crépuscule de la peur
Que le premier contact des larmes
L'ignorance l'innocence
La plus cachée
La plus vivante
Qui met la mort au monde.
08 mars 2006
Les mots sont des armes
" Il y avait une autre vérité. Sur les terrasses du Luxembourg, des enfants jouaient, je m'approchais d'eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec des yeux de pauvre: comme ils étaient forts et rapides! comme ils étaient beaux! Devant ces héros de chair et d'os, je perdais mon intelligence prodigieuse, mon savoir universel, ma musculature athlétique, mon adresse spadassine; je m'accotais à un arbre, j'attendais.(…) Au crépuscule, je retrouvais mon perchoir, les hauts lieux où soufflait l'esprit, mes songes: je me vengeais de mes déconvenues par six mots d'enfant et le massacre de cent reîtres. N'importe: ça ne tournait pas rond. " J.P. Sartre, Les Mots.
Moi aussi, enfant, je regardais les autres s’amuser sans oser jamais me mêler à leurs jeux. Moi aussi, je me réfugiais dans un monde de fiction. Je m’inventais des rôles de " sauveuse " de l’humanité, j’aidais la veuve et l’orphelin, je combattais les méchants, je volais aux riches pour donner aux pauvres…Je suppose que c’est une des raisons qui m’ont amenée à devenir prof de français. L’idée tenace que les mots sont des armes…
***
Sganarelle et Martine sont amoureux. Difficile, dans ces conditions, de bien jouer les premières scènes du Médecin malgré lui, dans lesquelles ils se querellent et s’insultent. Sganarelle et Martine s’embrassent quand ils pensent que je ne les regarde pas. Sganarelle est amoureux de l’oreille de Martine et la lui masse tendrement, avec toute la discrétion dont il est capable (vous avez déjà vu un éléphant dans un magasin de porcelaine ?). Martine hurle soudain. Elle a mal à l’oreille ! Bien fait ! Moi aussi, mais qui s’en soucie ? Sganarelle essaie de se faire pardonner en offrant un carambar à la fraise à sa dulcinée, mais celle-ci me l’offre puisque je suis enceinte… Je me sens obligée de rappeler la règle n°1 : " il est interdit de manger pendant le cours de français ". Martine fait semblant d’obéir, je fais semblant de croire qu’elle obtempère.
Martine est un peu plus scolaire que Sganarelle, elle se remet à lire la scène. Pendant ce temps, Sganarelle enfonce un chewing-gum dans la bouche de Valère qui, absent de la scène, a fini par s’endormir sur sa table. Il se réveille en sursaut et déclenche l’hilarité générale.
Lucas et Valère vont à la rencontre de Sganarelle et le rouent de coups pour qu’il avoue qu’il est médecin, ce qu’il n’est bien sûr pas. Sganarelle doit crier " Ah ! Ah ! " lorsqu’il reçoit des coups. Je vous laisse imaginer l’interprétation très personnelle de notre Sganarelle, décidément TRES amoureux…
Le suspens est à son comble, on va enfin savoir si Sganarelle accepte oui ou non de reconnaître son talent caché quand une voix s’élève de nulle part, déclarant en boucle : " Goodbye my lover, Goodbye my friend. You have been the one. You have been the one for me ". Il me faut alors rappeler à Martine la règle n° 2 : " il est interdit d’avoir un portable allumé pendant le cours de français ". Martine fait semblant d’obéir, je fais semblant de croire qu’elle obtempère.
Je me dis parfois que l’on devrait imposer un cours avec les troisième GA, comme un rite d’initiation, à toute personne qui souhaiterait devenir moine tibétain, soldat en mission d’un an dans un sous-marin, infirmière au services des urgences, ou encore ministre de l’éducation nationale. Je ne connais pas de moyen plus radical pour tester sa patience et son self control.
La lecture de l’acte I continue, pourtant. Pendant au moins une minute. Et puis Lucas dit : " Testigué ! "…
La lecture de l’acte I finit par reprendre, pourtant. Pendant au moins une minute. Et puis Valère jette son livre par terre et dit " Il est 9 heures 30, j’ai assez travaillé ! ". Pendant que j’essaie de lui expliquer que le cours est censé durer une heure et non 25 minutes, Sganarelle et Lucas commencent à s’insulter, d’abord " doucement ", avec de gentilles allusions à leurs mères respectives, puis on en arrive à plus grave. Lucas affirme que " ces bouffons du P.S.G. " se sont fait laminer lors de leur dernier match contre l’O.M…. Le sang de Valère, ne fait qu’un tour ! Il se lève et se précipite sur Lucas, brandissant la seule arme immédiatement disponible : Le Médecin malgré lui… Il me faut alors leur rappeler la règle n° 3 : " il est interdit de se battre pendant le cours de français ". Même avec des livres…
Les mots sont des armes.
16 février 2006
Persistance rétinienne
Que va-t-il leur rester, que va-t-il me rester, de ces années d’enseignement ?
Mes parents ont pris leur retraite cette année, papa début janvier et maman aujourd’hui. J’ai pris le dico ce matin et j’ai regardé à " retraite ", histoire de mettre du sens sur cette coquille un peu vide. Je n’aime pas ce mot. J’imagine mes parents comme les bibelots d’une vitrine qu’une main vient de retirer parce qu’on n’arrive pas à les vendre ou parce qu’ils sont passés de mode. Retraite… Un peu comme si tu étais une vache à la traite, une deuxième fois. Et puis cette sale expression, " battre en retraite ", comme si tu devais fuir quelque chose…
J’y ai pensé toute la journée, toute la semaine même. Hasard des circonstances, c’est cette semaine que j’ai évoqué avec mes élèves la " retirada ", l’exode forcé des républicains espagnols vers la France en 1939. C’est aussi cette semaine que j’ai enfin sauté le pas et décidé de prendre un mi-temps annualisé pour la rentrée prochaine. Je partirai début mai 2006 pour ne revenir que le premier février 2007, si ma demande est acceptée. Je n’aurais jamais cru que cette décision serait aussi difficile à prendre, que j’aurais tant de peine à l’idée de quitter le collège et de me priver de la présence de mes élèves, de mes collègues. C’est étrange, il y a deux ans à peine, avant d’être mutée dans ce bahut de ZEP, je pensais démission, reconversion, dépression… C’est étrange… Maintenant, quand je suis contrainte de m’arrêter à cause des vacances ou pour un congé maladie je n’ai qu’une hâte : revenir au plus vite ! Je m’étonne moi-même ! Comme si, enfin, ce métier avait un sens pour quelqu’un d’autre que moi, pour des enfants que la société voudrait oublier même si elle proclame haut et fort tout le contraire…
Est-il vraiment possible de se retirer ?
Que va-t-il leur rester, que va-t-il me rester, de ces années d’enseignement ? Au fond des yeux, imprimés quelque part dans la région du cœur, des milliers de visages d’enfants.
15 février 2006
J'étais prof...
J’étais prof, il y a deux ans encore.
Je ne fais plus le même métier. Mais que suis-je ?
Négociatrice : Quand je propose 25 minutes de bavardage " libre " en fin d’heure contre 25 minutes de travail.
Psychologue : Quand j’écoute les confidences de mes élèves…
Assistante sociale : Quand je reçois leurs parents…
Baby sitter : Quand j’attends que l’heure passe, épuisée, incapable de mettre fin au désordre qui s’est installé… et qu’une dizaine d’enfants prend la classe pour une cour de récré.
Flic : Quand je prends ma grosse voix et que je semble prête à mordre. Quand je distribue les contraventions avec un sourire sadique…
Femme qui tente de battre le record du monde de la patience : Quand je demande le silence pour la 53ème fois depuis 10 minutes, quand je demande à M. d’enlever son pied de la chaise pour la 458ème fois de la semaine, quand je répète inlassablement que ça sonne à midi et pas à 11 heures 55…
Témoin : tout le temps.
Enquêteuse : Quand il me faut retrouver les divers objets cachés par mes élèves dans les endroits les plus incongrus…
Pacificatrice : Quand je sépare les combattants, écoute leurs doléances respectives et essaie de trouver des " compromis acceptables ".
Lectrice : Quand le silence se fait enfin et que ma voix invite au voyage.
Nadine de Rothschild : Quand j’exige les " bonjour ", les " au revoir " et les " merci ". " Non, non, tu n’as pas dit le mot magique ! "…
Sprinteuse : Quand je tente de rattraper un élève qui fuit après avoir ouvert la porte de ma salle sans y avoir été invité au préalable par un agent de la R.A.T.P...
Economiste : Quand j’explique à H., que non, les " machines qui distribuent des billets " ça ne peut pas s’acheter et que ce n’est pas si simple que ça de lutter contre la pauvreté. " Ben Madame, les billets ça s’imprime, y’a qu’à en imprimer ! ".
Animale : Quand je sens monter en moi le cri primal.
Gratte-Papier : Quand il faut rédiger des rapports et encore des rapports.
Amnésique : Parfois, pour tenir le coup.
Ce métier n’a pas encore de nom même si on voudrait bien faire de nous des animateurs. Ce n’est pas ce que nous sommes. Mais que sommes nous ? Prof, c’est peut-être quand même le terme qui convient le mieux parce que c’est ce que nous voudrions être, envers et contre tout.
03 février 2006
De l'importance de l'éducation
Qu’est-ce qu’un enfant à qui on n’a pas appris l’esprit critique ? Qu’est-ce qu’un enfant à qui on n’a pas appris le second degré ? Qu’est-ce qu’un enfant qui ignore la nuance, la concession et toutes ces subtilités indispensables qui font la valeur d’un discours intelligent ? Un adulte qui va voter pour un parti intolérant, un adulte qui ne comprendra pas le sens d’une caricature, un adulte qui va tuer au nom d’une religion, un adulte qui trouvera que les programmes télé sont bons, un adulte qui ne mettra pas en doute les promesses de certains politiques, un adulte qui confondra propagande et information, un adulte qui sera persuadé que si son pays va mal c’est à cause de telle ou telle population, un adulte qui pensera qu’on ne peut pas tout dire, qu’on ne peut pas rire de tout et qui bâillonnera ceux à qui il ne reste que l’ironie du désespoir… Pendant ce temps, dans certains collèges "abandonnés" par les médias et par l’état, quelques professeurs survivants tentent d’enseigner la tolérance et le respect de la pensée d’autrui à des élèves pour qui c’est souvent déjà trop tard. Allez, vous, prêcher la bonne parole à des mômes qui savent ce que veulent dire au quotidien la misère, le chômage, la faim, le mépris, le rejet, la violence, les insultes… Agitez les belles idées humanistes, dressez un beau portrait de la république, de sa liberté, de son égalité, de sa fraternité… Et pourtant, pendant ce temps, dans certains collèges "abandonnés" par les médias et par l’état, quelques professeurs enragés tentent d’enseigner la tolérance et le respect de la pensée d’autrui…
02 février 2006
L'impossible échange, le retour
Maman,
Je t’écris cette lettre parce que la prof de français elle veut qu’on fasse une lettre pour raconter notre voyage à N**** mais je sais bien que tu vas pas la lire vu que tu sais pas lire même que c’est dommage parce qu’Ernest-Antoine il a dit qu’il allait corriger toutes mes fautes d’orthographe. Mais bon, elle dit que c’est obligé, alors je le fais, voilà sinon j’aurai une mauvaise note et tu seras pas contente.
On est arrivé hier soir tard dans une ville, celle qui s’appelle N**** et ça te plairait parce que les maisons elles sont belles et elles sont pas hautes comme chez nous avec les immeubles. La darone d’ Ernest-Antoine elle a dit : "Sois le bienvenu dans notre modeste demeure" et ça m’a fait marrer vue la tronche de la demeure qu’est pas modeste du tout. Son daron, il était pas là, il est en "voyages d’affaires" mais je sais pas quelles affaires il fait. Ernest-Antoine il a pas de frères ni de sœurs mais il dit qu’il s’ennuie pas parce qu’il a des livres qui sont ses amis. J’vois pas comment un livre peut être son ami… Ils ont une dame qui leur fait le ménage, une autre qui leur fait la cuisine et y’a même un monsieur qui dit qui c’est qui rentre dans la maison, ils disent un majeur d’homme.
J’ai une chambre pour moi tout seul mais la maison me manque et y’a jamais de bruit ici, on dirait la mort. Même, ça sent rien, et quand tu marches par terre ça fait rien à cause de la moquette qui est très très épaisse.
Ce matin, on est allé moi et Ernest-Antoine dans son collège qui est au milieu d’une petite forêt, c’est un peu comme là où on va faire un méchoui des fois mais en plus propre. Les élèves ils sont tous bien habillés, mais moi je me suis bien foutu de leur gueule quand j’ai su combien qu’ils payaient leurs fringues. J’ai réussi à faire du business avec deux d’entre eux qui le croyaient pas que je peux leur avoir des Nike à ce prix là. Les autres de ma classe ils regardaient bizarre une statue dans la cour et je me suis dit qu’ils préparent une embrouille. La prof est venue après et on a visité les classes. Les élèves ils se levaient quand on arrivait et ils levaient tous la main quand le prof il posait une question. Là aussi, y’avait pas de bruit et tu te serais cru dans un cimetière style genre. C’est des narvalos, ces mecs là, on dirait qu’ils rigolent jamais…
Après, moi et Ernest-Antoine on est rentré chez lui parce qu’il mange pas à la cantine. La dame elle avait fait des bouchers à l’arène et des as piques de saumon et c’était hyper bon. Pendant qu’on mangeait, la darone d’Ernest-Antoine elle faisait que de me poser des questions sur chez nous, elle voulait savoir comment qu’on vivait, comment que c’était l’école et si ça m’embête de pas avoir accès à la culture. Je lui ai dit que j’y avais accès à la culture vu que j’avais la télé et que je me tiens au courant mais j’ai bien vu qu’elle me croit pas même si elle a dit que oui. Chez eux, y’a pas la télé, j’sais pas comment y font, ils doivent s’emmerder quand même.
Après, on est retourné au collège et c’est là que j’ai vu que les autres ils avaient tagué la statue comme je t’avais dit je savais bien qu’il y avait de l’embrouille quand ils la regardaient ce matin. Les profs ils nous ont dit comme ça qu’il fallait que le coupable il se dénonce ou bien ça irait très mal. Mais nous, on a rien dit, la statue elle est plus belle ça comme et puis on est pas des balances. Alors on a tous été punis et quand on va rentrer à P**** on devra nettoyer le collège pendant deux semaines mais on s'en fout on est pas des balances. Après les élèves du collège ils nous ont regardé comme si qu'on était des criminels mais on s’en fout aussi. Rachid il a dit " enculé " à une fille de troisième et elle s’est mise à pleurer. T’imagines si elle était chez nous ! Je lui ai expliqué à la fille que c’est pas méchant et que nous on dit ça pour rire comme on dit " salut " ou " passe-moi ton portable sinon j’vais t’niquer la tronche " mais elle a dit que c’est pas drôle et elle a encore pleuré.
On est resté toute la journée dans le collège, on dirait qu’ils ont pas de trucs intellectuels à nous montrer comme nous ou alors c’est qu’ils ont peur de nous sortir dehors a dit Rachid.
Après on est rentré à la maison d’Ernest-Antoine et sa mère elle nous a emmené dans un restaurant et quand j’ai vu les prix sur la carte j’ai cru que c’était des blagues mais c’était pas des blagues.
Après on est rentré et avant de se coucher la darone à Ernest-Antoine elle nous a lu une histoire de la barbe bleue qui montre bien que les femmes elles sont trop curieuses, excuse-moi maman mais c’est vrai même les riches ils le disent tu vois.
Maintenant je suis dans la chambre et au-dessus de mon lit il y a ce type mort sur une croix avec une branche d’olivier mort accrochée dessus. C’est nul comme déco, ça va me faire flipper je crois.
Voilà, je t’ai tout dit et maintenant je vais dormir. J’ai envie d’être chez nous, j’entends personne respirer et j’aime pas ça.
Dis à tout le monde que je pense à eux et que je reviens vite,
Sofian
Et dis aussi à Samir qu’il peut commander trois caisses pour dimanche et à Karim que s’il a touché à Myriam j’lui nique la gueule !
01 février 2006
L'impossible échange
Chère mère,
Cela fait maintenant 24 heures que je suis arrivé à P**** et vous ne sauriez imaginer l'état dans lequel je suis depuis lors. Je suis hébergé chez des pauvres comme vous n'en avez jamais vus, il faut les voir pour le croire... Même ceux que vous allez visiter chaque dimanche après la messe sont mieux élevés... Ceux-là hurlent du soir au matin et vivent dans des immeubles dont la vétusté et l'insalubrité sont indescriptibles... Vous devriez voir certains d'entre eux jeter leurs ordures par la fenêtre (ils disent que de toutes façons leur cité est une poubelle...) ! Mon correspondant s'appelle Sofian, il a treize ans et est le cadet d'une famille de sept enfants. Sa mère ne travaille pas et il n'a plus de nouvelles de son père depuis maintenant trois ans. Je n'ai pas encore réussi à comprendre comment cette famille réussit à vivre...
Ce matin, j’ai enfin retrouvé les autres car Sofian m'a emmené dans son collège. A peine entrés dans l’établissement, nous avons rencontré une jeune fille qui devait avoir à peu près mon âge et qui vociférait près de la porte de ce que Sofian m’a dit être le secrétariat. Elle traitait quelqu’un de tous les noms (je n’ose vous répéter ce qu’elle a dit, vos oreilles sont trop pures mais je vous laisse imaginer le pire). Mon correspondant lui a demandé quel était son problème et elle a répondu qu’elle avait rendez-vous avec le principal mais qu’il avait 5 minutes de retard…
Ma classe était rangée en rang devant le self, sous les yeux médusés des autochtones. Sofian a éclaté de rire en les voyant ! Quand je lui ai demandé : " Mais qu’est-ce qui peut bien motiver ton hilarité subite, mon cher ami ? " il a de nouveau éclaté de rire… Mes camarades semblent aussi effarés que moi-même et j’ai vu à leurs mines défaites que pour eux aussi le choc était rude. Il faut dire que notre collège est bien différent de celui-ci et pendant que nous attendons le bus qui doit nous mener vers un haut lieu culturel de la région, nous évoquons avec nostalgie notre parc boisé, le chignon toujours impeccable de Mademoiselle R., notre surveillante préférée et nous repensons avec tendresse à notre cour avec sa statue de Saint Louis et son sourire toujours bienveillant…
La sortie s’est étonnamment bien passé, il faut croire que ces "sauvageons", comme dit père, ont malgré tout un certain goût pour l’art puisqu’ils ne se sont pas manifestés outre mesure pendant la visite du musée et ont même eu l’air captivés par moments. Nous avons pris une collation vers douze heures trente, face à la montagne majestueuse et il me faut bien reconnaître que, malgré les recommandations de nos enseignants, nos deux classes ne se sont pas vraiment mélangées. Pendant que les sauvageons s’ étaient attroupés autour d’une vache (à croire qu’ils ne savent pas ce que c’est !), mes camarades et moi-même avons devisé à propos de Vauban et de ses fortifications car mon ami Charles-Henri soutenait que Vauban ne valait pas Menno Van Coehoorn, un ingénieur hollandais considéré comme son grand rival.
Après avoir visité la cité fortifiée, nous avons attendu presque trente minutes dans le bus mon correspondant Sofian qui est finalement arrivé, encadré par deux agents des forces de l’ordre. J’ai appris par la suite qu’il avait tenté de braquer la boutique de souvenirs et j’ai commencé à comprendre comment sa famille faisait pour survivre… Comme le commerçant a retiré sa plainte, nous avons pu repartir et nous sommes arrivés au collège à seize heures trente. L’établissement était en effervescence car la nouvelle du "braquage" était déjà parvenue jusqu’à eux et un comité d’accueil nous attendait. Sofian a été porté en triomphe par une poignée d’élèves aux cris de "Nique la police" mais il m’a avoué ce soir qu’il n’en était pas fier et qu’il aurait préféré se passer de toute cette publicité. Il pense que maintenant, il va avoir du mal à "se la jouer discrète". Je n’ai pas tout compris si ce n’est que cette histoire l’a atteint plus sérieusement encore qu’il ne veut bien le dire. Sa mère était effondrée, elle nous attendait dans le bureau du principal et l’interprète qui traduisait ses remontrances avait bien du mal à la comprendre, perdue qu’elle était au milieu de ses gros sanglots.
Vous voyez, chère mère, il y a bien de la misère ici et je remercie Dieu de m’avoir donné la chance de naître à la clinique Notre Dame de Bonsecours de Neuilly… Ce soir, je suis dans une chambre où dorment déjà Sofian et 4 de ses frères et sœurs et je pense à mon lit douillet de la rue des capucines… Qu’importe, cette expérience aura été très enrichissante et je suis loin de la regretter. Je sais à présent que les sauvageons ont une âme eux aussi, qu’ils ont un cœur, que leurs mamans souffrent comme la mienne, qu’ils ont beau avoir une vie très différente de la nôtre, ce sont des être humains, malgré tout. Ce sont des êtres humains.
Chère mère, je vous embrasse tendrement et vous envoie mille pensées affectueuses !
Ernest-Antoine, votre fils qui vous aime !