Il est des moments où la furie et la folie sont tellement proches qu’on ne sait pas toujours de quel côté on va basculer.
Jusqu’ici, j’ai toujours su me ressaisir à temps.
     Ce matin, cours avec les sixièmes Achtung. Seuls neuf d’entre eux sont là. Les autres sont au second étage, ils m’attendent devant ma salle habituelle car ils ont oublié que le vendredi ils m’ont au premier. J’entends des cris en haut, je me doute que c’est mes monstres, je sors dans le couloir. Ils sont quatre profs plus le CPE à tenter de les juguler, je m’apprête à aller leur prêter main forte pour ramener mes ouailles mais j’entends des cris du côté de chez Zouaves. Je me précipite donc car j’ai malheureusement dû les laisser seuls.
     J’entre dans ma salle…
     Bob est juché sur une table qu’il fait plier de ses presque 80 kilos. Il balance sur le plafond tout ce qui passe à sa portée (il est leste le bougre !). Vestes, cahiers, trousses et calculatrices jonchent déjà le sol au grand dam de ces dames et en particulier de Mélodie 1 et 2 à qui appartiennent les objets sus cités.
Raymond, surprenant mon regard interloqué, a l’extrême courtoisie de m’expliquer tout en hurlant de toutes ses forces - il est en effet incapable de parler doucement même placé à deux centimètres de mon oreille-  qu’un insecte non encore identifié – mais très probablement une abeille ou un truc qui pique trop grave- a osé pénétrer dans la classe mais qu’heureusement Bob est en train de régler le problème.
Je brise la carrière de chevalier du valeureux  Bob en lui intimant l’ordre de redescendre sur terre. Il est atrocement vexé, j’en aurai la preuve odorante dans quelques instants hélas… Il fallait que je tombe sur un chevalier péteur, ce sont les pires… Mais qu’allais-je donc faire dans cette educalère ?
     Pendant que j’étais occupée à brimer les instincts guerriers de Bob, une rixe sauvage a soudain éclaté du côté de l’armoire. Je jette un œil sur le globe terrestre qui est perché dessus. Il est intact. Oh… me vient alors l’idée puissante de m’emparer de lui et de le fracasser sur le crâne des belligérants, oh que l’idée est tentante… Fripouille vient d’expliquer à Jeannot que si sa mère l’a laissé au foyer c’est parce qu’elle suce des b**** tous les soirs.
Forcément, Jeannot l’a mal pris…
     Barnabé, n’écoutant que son courage, est déjà sorti de la salle pour aller prévenir tous les élèves de toutes les classes du couloir qu’un événement intéressant est en train de se produire, mesdames et messieurs c’est par ici, demandez le programme…
     Henri hurle en riant, Isoline a pris son regard vitreux, elle a porté ses mains au visage et elle se balance de manière saccadée, d’avant en arrière, c’est là que Boris fait son entrée en me sautant presque littéralement dans les bras parce qu’il a eu une bonne note ou en tout cas c’est le prétexte qu’il me donne. Je note aussitôt qu’Alphidor qui le suit de très près, rougit violemment tout en lui lançant un regard noir. Alphidor est jaloux mais ne le répétez pas, il me fait des dessins à chaque heure, il pleure quand je lui rends une mauvaise note, et il passe des heures à entourer mon nom sur la page de garde de son cahier de jolis petits soleils… Hélas, je suis bien trop vieille pour lui, d’après Mélodie 2 qui semble être une experte en la matière, la vie est cruelle pour Alphidor !
     Le reste des petits mignons arrive enfin dans la salle accompagné de la CPE et de mon assistante (la pauvre !). La CPE embarque les deux jouteurs pour qu’ils s’expliquent et l’assistante repart avec Alphidor qui vient d’ouvrir la fenêtre pour lancer un joli glaviot. Hélas, il a raté la victime potentielle qui passait juste en dessous. Blessée seulement.
     C’était les cinq premières minutes de mon cours...

     Je me suis demandé si je n’allais pas quitter la salle, quitter l’établissement, j’ai même eu l’idée audacieuse et l’espace d’un instant follement réjouissante d’aller hurler ma rage à mon principal, envie de monter moi aussi sur la table et de hurler comme une démente que moi aussi j’existe, que moi aussi je ne supporte plus cette violence, cette haine, cette misère, ces faux semblants, ce désengagement de l’état et de la société.
    
     Je me suis assise sur le bord de l’estrade.
J’étais toute petite, à vingt centimètres du sol.
J’ai soufflé.
J’ai baissé la tête.
Quand je l’ai relevée, ils me regardaient tous, étonnés.
Ça a duré une ou deux secondes, à peine.
Le temps d’une respiration.
Et c’était tellement bon…