journal de ZEP

journal d'une enseignante dans un collège dit "difficile"...

18 octobre 2008

Le temps de respirer

     Il est des moments où la furie et la folie sont tellement proches qu’on ne sait pas toujours de quel côté on va basculer.
Jusqu’ici, j’ai toujours su me ressaisir à temps.
     Ce matin, cours avec les sixièmes Achtung. Seuls neuf d’entre eux sont là. Les autres sont au second étage, ils m’attendent devant ma salle habituelle car ils ont oublié que le vendredi ils m’ont au premier. J’entends des cris en haut, je me doute que c’est mes monstres, je sors dans le couloir. Ils sont quatre profs plus le CPE à tenter de les juguler, je m’apprête à aller leur prêter main forte pour ramener mes ouailles mais j’entends des cris du côté de chez Zouaves. Je me précipite donc car j’ai malheureusement dû les laisser seuls.
     J’entre dans ma salle…
     Bob est juché sur une table qu’il fait plier de ses presque 80 kilos. Il balance sur le plafond tout ce qui passe à sa portée (il est leste le bougre !). Vestes, cahiers, trousses et calculatrices jonchent déjà le sol au grand dam de ces dames et en particulier de Mélodie 1 et 2 à qui appartiennent les objets sus cités.
Raymond, surprenant mon regard interloqué, a l’extrême courtoisie de m’expliquer tout en hurlant de toutes ses forces - il est en effet incapable de parler doucement même placé à deux centimètres de mon oreille-  qu’un insecte non encore identifié – mais très probablement une abeille ou un truc qui pique trop grave- a osé pénétrer dans la classe mais qu’heureusement Bob est en train de régler le problème.
Je brise la carrière de chevalier du valeureux  Bob en lui intimant l’ordre de redescendre sur terre. Il est atrocement vexé, j’en aurai la preuve odorante dans quelques instants hélas… Il fallait que je tombe sur un chevalier péteur, ce sont les pires… Mais qu’allais-je donc faire dans cette educalère ?
     Pendant que j’étais occupée à brimer les instincts guerriers de Bob, une rixe sauvage a soudain éclaté du côté de l’armoire. Je jette un œil sur le globe terrestre qui est perché dessus. Il est intact. Oh… me vient alors l’idée puissante de m’emparer de lui et de le fracasser sur le crâne des belligérants, oh que l’idée est tentante… Fripouille vient d’expliquer à Jeannot que si sa mère l’a laissé au foyer c’est parce qu’elle suce des b**** tous les soirs.
Forcément, Jeannot l’a mal pris…
     Barnabé, n’écoutant que son courage, est déjà sorti de la salle pour aller prévenir tous les élèves de toutes les classes du couloir qu’un événement intéressant est en train de se produire, mesdames et messieurs c’est par ici, demandez le programme…
     Henri hurle en riant, Isoline a pris son regard vitreux, elle a porté ses mains au visage et elle se balance de manière saccadée, d’avant en arrière, c’est là que Boris fait son entrée en me sautant presque littéralement dans les bras parce qu’il a eu une bonne note ou en tout cas c’est le prétexte qu’il me donne. Je note aussitôt qu’Alphidor qui le suit de très près, rougit violemment tout en lui lançant un regard noir. Alphidor est jaloux mais ne le répétez pas, il me fait des dessins à chaque heure, il pleure quand je lui rends une mauvaise note, et il passe des heures à entourer mon nom sur la page de garde de son cahier de jolis petits soleils… Hélas, je suis bien trop vieille pour lui, d’après Mélodie 2 qui semble être une experte en la matière, la vie est cruelle pour Alphidor !
     Le reste des petits mignons arrive enfin dans la salle accompagné de la CPE et de mon assistante (la pauvre !). La CPE embarque les deux jouteurs pour qu’ils s’expliquent et l’assistante repart avec Alphidor qui vient d’ouvrir la fenêtre pour lancer un joli glaviot. Hélas, il a raté la victime potentielle qui passait juste en dessous. Blessée seulement.
     C’était les cinq premières minutes de mon cours...

     Je me suis demandé si je n’allais pas quitter la salle, quitter l’établissement, j’ai même eu l’idée audacieuse et l’espace d’un instant follement réjouissante d’aller hurler ma rage à mon principal, envie de monter moi aussi sur la table et de hurler comme une démente que moi aussi j’existe, que moi aussi je ne supporte plus cette violence, cette haine, cette misère, ces faux semblants, ce désengagement de l’état et de la société.
    
     Je me suis assise sur le bord de l’estrade.
J’étais toute petite, à vingt centimètres du sol.
J’ai soufflé.
J’ai baissé la tête.
Quand je l’ai relevée, ils me regardaient tous, étonnés.
Ça a duré une ou deux secondes, à peine.
Le temps d’une respiration.
Et c’était tellement bon…

Posté par poutouland à 01:58 - mon quotidien - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Grand moment de solitude dans la folie ambiante.

Mais kesskonfoulà ???

Posté par Le CPE, 18 octobre 2008 à 09:21

Oh la la, mais ils prennent quoi au p'tit déj' ?
(s'ils en prennent un, d'ailleurs)
Courage, courage...

Posté par Je Rêve, 18 octobre 2008 à 09:53

Désolée...
Bon courage!

Posté par Christine, 18 octobre 2008 à 11:53

Oh my god ! °_°
Des crises de ras le bol, tous les profs en ont... Mais, en ce moment, c'est de plus en plus fréquents et de plus en plus longs... Ce ne sont plus des crises mais des états quotidiens qui durent...
Et vu comment on malmène l'EN, on n'est pas prêts à aller mieux dans l'EN...

Posté par MamanCélib, 18 octobre 2008 à 13:37

Je ne pouvais pas passer là sans te donner tout mon soutien moral

Posté par elodie, 18 octobre 2008 à 13:58

Courage, patience et longueur de temps.. histoire de garder intacte la capacité à s'émouvoir des jolis moments.. sinon on crève.
J'ai un souvenir comme ça.. mon premier stage en primaire, CM2 dans un coin difficile (beurs contre gitans, un plaisir).. dans un moment terrible du même ordre que ce que tu racontes, j'ai posé mes avants bras sur le bureau t ma tête dessus, parce qu'un salaud de sanglot montait et ne pouvait pas être réprimé.
Ils se sont calmés 30 secondes.
Et j'en ai voulu à perpète à la Maisonmammouth de coller des débutant-e-s, même pas encore sorti-e-s de l'école normale dans un cirque (le cirque maxime, s'entend) seul-e-s, sans aide, et face à des situations dont personne ne m'avait avertie alors.
Quand on est plus âgé-e dans le métier, il n'est pas dit non plus qu'on arrive à exercer le métier dans de telles conditions.

Posté par mebahel, 18 octobre 2008 à 16:32

Dure journée...

Hélas, je rejoins Mamancélib sur le coup... Je me demande ce qui se serait passé si j'avais pris le temps de respirer ce vendredi avec mes 4° ingérables... A mon avis, ils n'auraient même pas eu besoin d'un insecte qui pique pour tout jeter en l'air.

Heureusement qu'il reste quelques moments de grâce, et la foi toujours là !

Profite bien du week-end dans une famille "normale"...

Posté par axel, 18 octobre 2008 à 18:18

Drôle de journée....

oui....Drôle de monde.....Important, d'avoir pris ce temps de respiration....Mais à terme, c'est l'ulcère à l'estomac qui te guette !!!
Je te souhaite un bon week-end de repos et de déconnexion la plus complète possible !

Posté par Martine Réunion, 18 octobre 2008 à 21:46

Deux secondes de temps suspendu qu'on partage avec toi...

Posté par doc_doc, 18 octobre 2008 à 22:48

Fais attention à toi et aux tiens, on ne sort pas indemne de ce genre de situation. Toutes nos pensées et notre soutien sont avec toi.

Posté par Laurence, 20 octobre 2008 à 10:57

Plus je te lis et plus je suis bouleversée...
Tu vas sans doute me trouver lâche, et peut-être auras-tu raison, mais pour toi, pour ta santé, pour les tiens, ne crois-tu pas que le temps est venu de quitter ces eaux tumultueuses et d'aller voguer sur une mer plus calme?
Prends bien soin de toi!

Posté par Christine, 20 octobre 2008 à 17:56

J'espère que tu ne m'en voudras pas : je viens de te taguer ;o)

Posté par doc_doc, 22 octobre 2008 à 13:05

J'arrive. Je vais les claquer pour toi.

En tout cas, bon courage pour le reste de l'année civile. On verra pour le reste :))

Posté par acharat, 22 octobre 2008 à 18:57

Mais comment font-ils ?

A ce jour vingt six ans de police, dont quelques-uns passés dans des quartiers à la con. Quelques affaires à mon actif, quelques belles bagarres, quelques poursuites, ...
Et commme toujours depuis tout ce temps, je me demande commment font les profs pour tenir alors que tout se désagrège autour d'eux. Félicitations !

Posté par gabian, 24 octobre 2008 à 14:27

Réponses

Le CPE : on essaie...
Je rêve : beaucoup n'en prennent pas, tu as raison.
Christine : Merci beaucoup.
MamanCélib : Hélas!
elodie : merci à toi, c'est très gentil.
mebahel : on s'use tellement vite.
axel : ça existe, des familles "normales"? ;-)
Martine Réunion : pas encore d'ulcère mais une déprime, on fait ce qu'on peut !
doc_doc : merci pour le partage.
Laurence: J'essaie, merci.
Christine : le temps est venu, tu as raison.
doc_doc : je ne t'en veux pas du tout et espère que tu ne m'en voudras pas de ne pas y répondre, les blogs que j'aime lire sont dans mes liens, il en manque quelques-uns, ce sont tous ceux de mes commentateurs il faudrait que je mette à jour ma liste, j'ai la flemme, c'est les vacances que diable!
acharat : d'autres s'en chargent à notre place, quand je vois le résultat, je me dis que ce n'est pas très probant hélas !
gabian : je me pose les mêmes questions, et je voudrais bien avoir des réponses moi aussi.

Posté par Tiphaine, 26 octobre 2008 à 14:12

On dirait une classe de 4°3 comme celle-ci :

http://leszrofs.blogspot.com/2008/09/la-43.html

Posté par les zrofs, 04 novembre 2008 à 09:28

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